Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

Des produits aux carrières, les drogues en question

Michel KOKOREFF, Maître de conférences en sociologie, université Lille 1

Mon intervention s'appuiera sur une recherche publiée au mois de février 2000, aux éditions Odile Jacob dans un ouvrage écrit avec Dominique Duprez : « Les mondes de la drogue. Usages et trafics dans les quartiers.». C'est principalement sur cet ouvrage que je vais m'appuyer, lequel est la synthèse de plusieurs enquêtes empiriques que nous avons menées entre 1995 et 1998.

Quel peut être l'objet d'une approche sociologique de la question des drogues ? On pourrait dire, de manière plus sophistiquée, d'une approche sociologique " des pratiques sociales des drogues licites et illicites ". En effet, et nous aurons l'occasion d'y revenir : on ne peut plus, fondamentalement, distinguer ces deux dimensions.

La question ne va pas tout à fait de soi. D'abord parce que les sciences sociales, et la sociologie en particulier - en France tout du moins - se sont peu intéressées aux phénomènes liés à l'usage de substances psychoactives. Jusqu'au début des années 1990, peu d'enquêtes empiriques étaient consacrées aux pratiques de consommation, et plus encore aux marchés et aux politiques des drogues, qu'il s'agisse du cannabis ou de l'héroïne que nous avons particulièrement abordés dans l'ouvrage. Ensuite parce que prendre pour " objet " ces questions qui sont définies avant tout comme un " problème social ", c'est marquer une double rupture : avec les représentations communes sur " la " drogue, qui relèvent le plus souvent du jugement moral ; mais aussi avec les représentations savantes dominées par une approche médico-psychologique de la " toxicomanie " et des " toxicomanes " qui a été prépondérante jusqu'à maintenant et a contribué à évacuer la dimension proprement sociale de l'usage de drogues.

Mais le paysage dans lequel il est possible de penser ces questions a changé, et je voudrais commencer par situer le contexte dans lequel se sont effectués ces travaux. Cela nous permettra ensuite de préciser l'objet étudié et la méthode suivie. Puis je développerai la notion de " carrière " qui me semble essentielle dans une démarche compréhensive du monde social des drogues.

La recomposition du paysage des drogues

Pourquoi situer le contexte ? Parce qu'il faut bien insister sur la mutation qui s'est opérée, depuis le début des années quatre-vingt dix, quant à la façon de penser les drogues. Trois lignes de force me semblent remarquables de ce point de vue.

La recomposition du paysage des drogues, au tournant des années quatre-vingt dix, s'est manifestée tout d'abord par la diffusion de la consommation de drogues. Sur un plan quantitatif, on constate aujourd'hui une banalisation de l'usage de cannabis qui est expérimenté par près d'un jeune sur trois. A cet égard, il est tout à fait intéressant de comparer les données relatives au taux de prévalence en France et dans d'autres pays. Dans les pays du Nord comme l'Angleterre, dans les pays scandinaves, en Allemagne, le taux de prévalence est autour de 12 à 13 % d'une catégorie d'âge ; la France est légèrement en deçà mais nous constatons, sur une période de dix à vingt ans, qu'elle " rattrape son retard " ; il y a une tendance européenne en la matière.

Plus généralement, il est possible de distinguer les évolutions suivantes :

L'augmentation de l'utilisation d'alcool à des fins d'ivresse répétée constitue un phénomène pointé par les différentes enquêtes épidémiologiques ou sociologiques. Il faut rappeler qu'en France, 90 % des adultes de 18 à 75 ans déclarent avoir consommé une fois de l'alcool dans leur vie. Bien sûr, on sait que l'alcool occupe une place centrale dans la sociabilité : pas de fête, pas de pot pour le départ d'un collègue, pas d'occasions diverses (matchs de football ou autres) qui ne soient arrosés ; ce qui ne veut pas dire qu'il y ait forcément conduite d'excès.

La consommation de médicaments psychotropes augmente également, avec une tendance plutôt féminine que masculine, tendance relativement bien connue ; mais l'évolution est telle qu'il ne faudrait pas en déduire que c'est une consommation exclusivement féminine.

L'essor de la consommation de cocaïne. Si les années soixante-dix et quatre vingt ont été marquées par la diffusion massive d'opiacés comme l'héroïne, les années quatre vingt dix se caractérisent par l'essor des stimulants comme la cocaïne ou les amphétamines.

Pour dire cela, je m'appuierai sur des données épidémiologiques, mais aussi sur les statistiques policières, en particulier les données d'interpellation. Sur 90 000 interpellations en France, 85 % des personnes sont interpellées pour usage de cannabis, l'héroïne venant très loin derrière. La cocaïne ne représente que 4 à 5 % du pourcentage total. Néanmoins, que ce soit à l'échelle nationale ou départementale, en particulier dans des départements sensibles comme le Nord et ceux de l'Ile-de-France, on constate que la consommation de cocaïne a doublé, passant de 1 ou 1, 5 % à 3, 5, 4 ou 5 %. Parallèlement, on observe une baisse significative de la consommation d'héroïne ; pour vous donner un ordre de grandeur, entre 1996 et 1998, le nombre d'interpellations a diminué du tiers. Cela ne signifie pas qu'il y ait précisément un tiers d'usagers en moins, le nombre d'interpellations étant un indicateur indirect qu'il faut utiliser avec prudence. Mais il importe en relation avec d'autres indicateurs qui témoignent d'une diminution et d'un vieillissement des héroïnomanes.

Deux autres phénomènes sont observables : l'arrivée massive des drogues de synthèse sur le marché avec une recomposition formidable de l'offre. Les drogues de synthèse, l'ecstasy en France (c'est-à-dire le composé chimique MDMA) mais aussi les amphétamines, ne sont plus des drogues produites dans les pays du Sud et consommées dans les pays du Nord. Aujourd'hui, les principaux pays producteurs se trouvent à proximité des pays consommateurs (à deux heures de Londres, Paris ou Bonn), notamment les pays de l'Est : la Russie, la Slovaquie, la Pologne. Toutes les tendances actuelles relèvent la poly-consommation, phénomène assez remarquable, c'est-à-dire poly-toxicomanie et consommations mixtes. Nous savons que tabac-alcool-cannabis vont de pair et que, de plus en plus, des héroïnomanes consomment au quotidien des cachets, des produits psychotropes, des mélanges pouvant être tout à fait nocifs : alcool-médicaments ou drogues hallucinogènes comme l'ecstasy, faute d'avoir accès aux autres produits.

La prolétarisation des usages

Ces tendances conduisent à amplifier le discours de dangerosité sur les drogues et la panique morale qui englobe la consommation de drogue depuis la fin des années soixante. Cela contribue à "diaboliser" les drogues et cette "diabolisation" a souvent conduit à une méconnaissance des réalités. Il faudrait pouvoir faire la part entre la réalité sociale des pratiques de drogues que l'on commence à mieux connaître aujourd'hui et les imaginaires sociaux, les représentations, les fantasmes que suscitent ces mêmes consommations et ne pas sans cesse faire des amalgames.

Sur un plan qualitatif, le changement ne vient pas simplement de la diffusion de la consommation : d'une part, les milieux touchés ne sont plus les mêmes et, d'autre part, les catégories utilisées ont changé.

On associait la consommation de drogues aux classes moyennes et supérieures, voire à la contre-culture. La première génération, celle des années soixante, renvoie aux consommations de produits psychotropes par les artistes, les poètes, depuis Baudelaire jusqu'à Michaux. Aux Etats-Unis et dans tous les pays d'Europe, nous étions alors sur ce modèle d'un usage récréatif et contre-culturel des drogues apparues de façon spectaculaire dans les années soixante.

A partir des années quatre-vingt, une rupture remarquable avec cette représentation et cette réalité se produit avec une diffusion des drogues illicites vers les milieux populaires. Cette rupture implique un déplacement des représentations sociales des produits et des consommateurs. A partir de ce moment-là, les drogues ne sont plus une utopie mais un fléau social. Ce n'est plus un attribut culturel des classes moyennes et supérieures mais le signe d'une prolétarisation des usages, dont la diffusion de l'héroïne, considérée souvent comme la drogue de l'oubli par excellence - " l'assommoir " du 20ème siècle, en référence au roman de Zola - est en quelque sorte le symptôme. Cela contribue à un certain nombre d'inégalités sociales en terme de consommation de drogues. Aujourd'hui, nous aurions plutôt tendance à ne voir que les consommations de ces quartiers et de ces jeunes des milieux défavorisés en oubliant la partie moins visible de l'iceberg qui demeure et qui concerne les jeunes bien intégrés socialement.

Quant aux catégories, le glissement est manifeste. En témoigne le travail opéré pour distinguer l'usage de l'abus et de la dépendance ; ou encore la nécessité, suite à divers rapports officiels remettant en cause la classification des psychotropes (1), de dépasser l'opposition entre produits licites et drogues illicites ne reposant sur " aucune base scientifique ". Autrement dit, plutôt que de considérer que les comportements s'expliquent par les propriétés inhérentes à la substance consommée, des médecins, psychiatres et neuro-biologistes avancent qu'il existe des degrés de consommation, que tout usage n'est pas dépendance, et que la théorie de l'escalade ne concerne qu'une minorité d'usagers. Si l'abstinence a pu être l'horizon normatif de l'action publique depuis la loi de 1970 (2) (qui elle-même est une reprise de la loi de 1953 sur l'alcoolisme), la nouveauté est introduite par la notion de " risque ". P. Parquet va précisément formuler ce déplacement des produits aux pratiques avec ce qu'il appelle " les pratiques addictives ". La mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie va reprendre à son compte cette notion pour justement revoir les distinctions que l'on opère entre les drogues dites illicites et les drogues dites licites et favoriser les rapprochements entre les dispositifs de soins spécialisés destinés aux toxicomanes et aux alcooliques.

La nouvelle économie de la drogue

Cette recomposition du paysage des drogues se situe également dans la manière d'appréhender la réalité économique de la drogue qui s'est imposée comme un fait social. Nous avons longtemps considéré le trafic à travers ses dimensions internationales et ses figures plus ou moins mythiques que le cinéma des années cinquante a très bien retraduites, comme par exemple les films tournés avec Jean Gabin. La French Connection qui sévit jusqu'à la fin des années soixante incarne également cette figure du trafic.

Or à partir des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt dix apparaît une toute autre réalité du trafic de drogues perçu dans sa dimension sociale et territoriale. La tension est focalisée sur les banlieues et autres " quartiers en difficultés ". Tout s'est passé comme si, dans ce contexte, le deal constituait un nouveau modèle de réussite sociale face à l'effritement des modèles classiques passant par l'école républicaine et l'emploi salarié. Les enquêtes récentes qui ont été consacrées à ce phénomène comme nos propres recherches conduisent à nuancer cette représentation : si on peut comprendre le développement des trafics de drogues dans les quartiers pauvres comme un ajustement aux effets sociaux de la désindustrialisation dans un contexte fortement marqué par le chômage et la précarité, ce processus est loin d'être homogène. C'est que d'une part, il existe une spécialisation des marchés (du cannabis d'un côté, de l'héroïne et de la cocaïne de l'autre) ; d'autre part, ceux-ci débordent largement l'univers des cités et des quartiers d'habitat social.

Enfin - pour accélérer un peu - dernier point : c'est autour de la loi de 1970 et des politiques publiques mises en œuvre à travers un double volet - répressif et sanitaire - que l'on a assisté à une recomposition de la question des drogues en France.

Depuis la fin des années soixante dix, avec le rapport Pelletier en 1978, le doute avait été jeté sur la loi de 1970 qui régit la législation en matière de stupéfiants et les pratiques de la police et de la justice ; il s'est amplifiée à la fin des années quatre-vingt avec le rapport Trauttman qui pointait un certain nombre de dysfonctionnements dans les politiques publiques, mais également dans les années quatre-vingt dix, avec le rapport Henrion (3) dans un contexte marqué par la prise de conscience - différée - des risques sanitaires et sociaux induits par la diffusion du SIDA.

Henri Bergeron le montre très bien dans son analyse de la formation et de la transformation du champ spécialisé de la toxicomanie : il s'est produit un renversement complet au début des années quatre-vingt dix des croyances collectives des intervenants à l'égard de la thérapeutique et des usagers de drogues(4). C'est à cette époque que l'on voit arriver dans les structures de soins spécialisés toute une population extrêmement marginalisée, jusqu'alors invisible, que les intervenants spécialisés, ayant une orientation psychanalytique très marquée, ne voyaient pas et ne traitaient pas. De l'hostilité au développement des programmes de substitution, les principaux acteurs du champ (la direction générale de la santé, des structures comme Marmottan, l'Association Nationale des Intervenants en Toxicomanie, etc.) passent, pour résumer, à une attitude beaucoup plus pragmatique. Mais paradoxalement on observe un retour en force de la médicalisation qui va s'exprimer par l'essor exponentiel de la diffusion de produits de substitution par l'intermédiaire de la médecine de ville.

D'autres paradoxes sont remarquables. D'un côté, le modèle prohibitionniste continue de régir les pratiques des services de police et de justice. Ce sont les conventions internationales ratifiées par la France, comme par d'autres pays, qui donnent la primauté à la répression, avec un modèle normatif qui est celui de l'éradication, de l'abstinence, de la désintoxication. Finalement, le modèle est celui d'une société sans drogues. D'un autre côté, comme on l'a observé en Angleterre, en Hollande, en Suisse et en Espagne, mais aussi au Canada, on assiste au développement des dispositifs et des pratiques de réduction des risques afin de faire face aux menaces sanitaires et sociales impliquées par la contamination par le VIH et le VHC. Ainsi cohabitent dans l'espace pratiques répressives et pratiques de tolérance. Très concrètement, les boutiques et les bus ont pour rôle de distribuer des seringues à proximité de lieux de consommation. Tout autour, des services de police viennent intercepter des usagers possédant une seringue, certes propre, néanmoins une seringue. D'où des politiques publiques incertaines, très liées aux effets de contexte (et d'actualité), ainsi qu'aux stratégies des acteurs locaux.

Ces premiers constats méritent d'être soulignés, c'est-à-dire qu'on a une diabolisation de la drogue, une absence de politique publique cohérente en France sur la question des drogues, une prééminence du discours médical dans ce champ, mais surtout un discours passionnel et idéologique, dès lors qu'il s'agit de drogue, qui tend à l'emporter sur la raison et les données ; c'est sans doute autour de la loi de 1970 que les débats sont les plus passionnés et passionnels ; ils rendent plus nécessaires encore des enquêtes sur le terrain afin de démystifier les discours pseudo-savants et de rendre compte de la réalité sociale des pratiques, que ce soient celles des usagers, des revendeurs ou encore celles des policiers, des magistrats ou des intervenants spécialisés. En tant que sociologue, mon propos n'est évidemment pas de prendre parti mais d'essayer de rendre compte des situations telles que les gens les vivent et, par-là même, de les analyser, c'est-à-dire d'essayer de mettre de l'ordre dans la complexité des relations entre les individus et leur environnement, en prenant en compte ceux qui interviennent, ceux qui les soignent ou ceux qui les poursuivent.

Carrières d'usagers et de revendeurs

D'où le caractère central de la notion de " carrière ", empruntée à la tradition sociologique de l'école de Chicago. Cette notion conduit à privilégier une approche dynamique, en cohérence avec ces transformations que j'ai relatées très brièvement. Pour aller à l'essentiel, parler de carrière d'usagers ou de revendeurs, c'est moins considérer des comportements liés à une pathologie de la volonté que s'attacher à un processus favorisé par tout un ensemble de conditions sociales, économiques, territoriales, institutionnelles. Parler de carrière, c'est moins supposer qu'il existe un parcours type (" le destin du toxicomane " pour reprendre le titre d'un livre de Claude Olievenstein) que mettre en relief l'hétérogénéité des trajectoires, les différentes phases qui les constituent, les bifurcations, ruptures ou discontinuités qui les ponctuent. Parler de carrière, c'est considérer que la déchéance n'est pas le destin inéluctable des usagers de drogues dites " dures " et des toxicomanes les plus dépendants - quand bien même les situations de misère morale et de déchéance physique que nous avons observées sont bien présentes. Ainsi, il y a des individus qui commencent directement leur carrière dans la drogue par l'héroïne ; il y a des gens qui trafiquent directement et qui ne se mettent à consommer que bien plus tard, à un moment bien particulier ; il y en a d'autres qui, usagers ou revendeurs, ne sont jamais inquiétés par la police et la justice… Bref, les phases ne se déroulent pas selon une succession bien ordonnée.

Il y a dans les carrières déviantes, en référence à Howard Becker, une dimension objective et une dimension subjective (5). La dimension objective recouvre les conditions de vie, la position sociale, les logiques de marché qui jouent sur l'accès aux produits consommés ; cela peut être aussi l'action répressive, celle de la police, des douanes et de la justice principalement, soumise à des logiques et à l'agenda politiques. La dimension subjective, c'est l'expérience vécue des conditions de vie, du marché, de l'action répressive ; la manière dont les gens vivent leurs pratiques, leur interpellation et leur garde à vue, leur procès et leur détention, la mise en récit de cette expérience.

Le monde populaire des drogues

Pour autant, il serait illusoire de rendre compte de l'ensemble des pratiques sociales liées aux drogues. Nous nous sommes intéressés au monde populaire des drogues, c'est-à-dire au monde social des quartiers pauvres et des cités, et ceci pour deux raisons essentielles. La première raison est que ce monde social des banlieues donne à voir, de façon assez exemplaire, des processus certes ailleurs à l'œuvre mais vis-à-vis desquels il joue une " fonction-miroir ". Dire cela signifie que ce qui est rendu visible, ce ne sont pas seulement les " cités de la drogue ", comme on les appelle parfois, les drogués ou les dealers, mais la société dans son rapport à ses marges.

La deuxième raison est un choix plus méthodologique : ces zones urbaines ont été très touchées par la désindustrialisation ; dans le Nord Pas-de-Calais, les exemples sont tout à fait marquants (dans la métropole lilloise, à Lens, entre autres) et on peut dire que les drogues participent, avec ce processus, à la crise, à la déstructuration de ces milieux sociaux. Pour autant, il s'agit d'éviter les généralisations hâtives sur les banlieues en essayant de procéder à des enquêtes approfondies.

Pour ces enquêtes, nous nous sommes appuyés sur plusieurs types de données que j'évoquerai succinctement. D'une part, nous avons travaillé sur des dossiers d'affaires judiciaires, c'est-à-dire sur une cinquantaine de dossiers judiciaires, représentant environ trois cents inculpés, traitant des affaires de trafic mais aussi de consommation. D'autre part, nous avons mené près d'une cinquantaine d'entretiens auprès d'usagers et de revendeurs en détention et hors détention, certaines de ces personnes ayant été identifiées à partir des dossiers judiciaires. Nous avons donc réalisé des entretiens assez approfondis, de plusieurs heures dans certains cas ; nous avons vu ces personnes plusieurs fois sur une période de trois ou quatre ans. La troisième source de données est issue d'un travail d'observation sur le terrain dans un certain nombre de quartiers : observation des habitants, des jeunes, des usagers, des revendeurs, mais aussi des pratiques policières, notamment auprès de brigades anti-criminalité et d'îlotiers. Ces différentes observations n'ont pas été réalisées sur les mêmes terrains : observation avec des îlotiers à Lille Sud, travail de terrain auprès des usagers dans la région parisienne. Etre des deux côtés à la fois aurait, sans doute, impliqué quelques problèmes. Enfin, dernier type de données : des données quantitatives issues des politiques de la ville sur les conditions de vie dans les quartiers qui ont aidé au cadrage des différents terrains étudiés.

Le livre est organisé autour de trois grandes parties. Une première partie présente les contextes territoriaux, les sites étudiés mais aussi les processus qui ont affecté ces quartiers dits sensibles. La deuxième partie porte sur les carrières dans la consommation et dans le trafic. La troisième partie porte sur les logiques institutionnelles, en particulier sur le travail des douanes, de la police et de la justice. Je ne vais pas couvrir ce domaine ; j'insisterai surtout sur le point qui me semble être le plus intéressant : celui des carrières considérées dans leurs dimensions territoriales.

Commençons par évoquer les territoires. On ne dira jamais assez qu'il n'existe pas de quartier type, mais une diversité de situations. En comparant Lille Sud et d'autres quartiers, on se rend bien compte que le taux de chômage est incomparable, ainsi que le nombre de personnes qui vivent avec moins de 2500 F par mois. A Lens-Liévin par exemple, à la Grande Résidence, on a des taux de chômage de près de 40 % avec une population en situation précaire, alors que le taux pour les quartiers objets des politiques de la ville est de 20 %. Pour Lille Sud, il y a deux entités, Lille Sud nouveau et Lille Sud ancien. A Lille Sud nouveau, les indicateurs sociaux sont à un niveau triple des populations de Lille Sud ancien (taux de chômage, nombre d'étrangers, familles monoparentales).

Les quartiers pauvres ont été très stigmatisés. A Nanterre, les bidonvilles ont été remplacés par les cités de transit qui en fait ont duré plusieurs décennies et ressemblaient aux précédentes formes d'habitat. La stigmatisation est telle que l'on parle encore aujourd'hui de lieux qui n'existent plus, comme certaines cités de transit.

Il existait dès les années cinquante une économie souterraine de produits licites (les ferrailleurs en particulier). A Nanterre, en bordure de l'autoroute, il y avait des casses de voitures où s'échangeaient des pièces de voitures et jusqu'à récemment des toxicomanes y venaient pour vendre au poids des voitures volées à raison de 4000 à 5000 F par véhicule. A cette époque, dans les années quatre-vingt, on vendait tout et n'importe quoi. Cette économie de la débrouillardise est peu formalisée, elle s'appuie sur des réseaux familiaux entre des pays du Maghreb et la France et certains évoquent la période " trabendiste " de leurs parents, qui faisaient des petits trafics d'or, de vêtements, de pièces détachées. A partir de là, on peut se demander si le fait qu'il y avait une économie de la débrouillardise a pu favoriser le développement d'une économie de la drogue. Y a-t-il continuité entre une économie souterraine et une autre ? Y a-t-il transmission de connaissances ? Les contrebandiers évoluant à la frontière entre l'Algérie et le Maroc ont-ils transmis leur savoir-faire aux nouvelles générations ? Dans certains quartiers, on fait dans la " came " depuis vingt ans, les grands frères ont commencé et les petits frères ont pris le relais. Il y a une culture de l'illicite : on sait traiter les produits, on sait les couper, on sait à quelle heure sont les relèves de police, on sait comment traiter les toxicomanes et les usagers de drogues, on sait comment blanchir l'argent.

C'est dans ce contexte que s'inscrivent les carrières des individus et des groupes que nous avons rencontrés. La distinction entre usagers et dealers pourra étonner, tant il paraît établi que les deux ne font qu'un. Cette représentation masque une partie de la réalité. Il y a des usagers qui ne sont pas revendeurs, et des revendeurs qui ne sont pas usagers, en tous cas à un moment de leur carrière. Cela est particulièrement avéré à propos de l'héroïne et de la cocaïne, mais cela vaut aussi pour le cannabis.

En ce qui concerne la consommation, on a mis en avant plusieurs choses. La première, c'est la diversité des entrées dans la consommation ; il n'y a pas d'entrée type ; on peut distinguer des formes d'entrée, par exemple la forme " rupture ", lors d'une rupture biographique, le décès d'un parent, l'arrivée en France du Maroc, du Sénégal ou d'un autre pays, de façon moins dramatique l'échec à un examen, et c'est là que débute la consommation de drogues.

On peut opposer à cette forme " rupture " une forme " engrenage ", une succession de micro-événements qui fait qu'on rentre dans la came de fil en aiguille, selon l'expression des usagers on est " à fond dedans ", avec une notion de " descente aux enfers " tout à fait significative.

Il y a une troisième forme qui est une forme de socialisation, le fait de pratiques communes, d'être initié par les grands, de voir à l'école les gars qui plaisent aux filles parce qu'ils ont de l'argent et qu'ils sont dans le business, alors pourquoi ne pas y entrer à son tour. Tout cela peut déclencher l'entrée dans la carrière. Il y a des gens qui considèrent comme inéluctable la consommation de drogues dans les quartiers et qui, dès leur plus jeune âge, ont vu des gens consommer, piquer du nez, ont assisté à la déchéance des usagers compulsifs d'héroïne. Cela fait partie de leur environnement.

La dynamique des usages

On prend en compte aussi la dynamique des usages. En dépit d'une somme d'interdits, de contraintes, les gens continuent à consommer, alors qu'ils disent " la première fois, j'étais malade, j'ai pris une poussière, j'ai fait un malaise ", mais ils en reprennent trois semaines après et, au bout de trois mois, ils sont dépendants.

La dynamique des usages peut être analysée par les produits, il y a un effet de seuil, quand on passe du tabac au cannabis ou du cannabis à l'héroïne par exemple. En même temps, cette représentation des deux drogues peut être trompeuse ; la bonne drogue serait le cannabis parce que c'est une drogue de la sociabilité, de l'être ensemble ; la mauvaise drogue serait l'héroïne, synonyme de déstructuration, de trou noir, d'isolement. Cette représentation est faussée, car on peut avoir des usages durs du cannabis et une pratique douce de l'héroïne. A la défonce liée au cannabis succède souvent une pratique de l'auto-médication. Le cannabis est utilisé quasiment comme un somnifère, beaucoup d'usagers rencontrés expliquant : " moi j'ai besoin de mon joint pour dormir ". De même, pour l'héroïne, l'enquête a surtout porté sur les milieux populaires. Cependant, j'ai rencontré des gens d'une quarantaine d'années, travaillant depuis quinze ans dans l'intérim et l'informatique, issus d'une famille catholique de province, n'ayant jamais mis les pieds dans une cité, ni eu à faire avec la police, et qui gèrent leur consommation d'héroïne tout en conservant une vie sociale intégrée.

Un autre effet de seuil très important c'est le sniff et le shoot, c'est-à-dire qu'il y a beaucoup d'usagers qui ont commencé par sniffer, (par inhalation) et ils sont passés à l'usage par intraveineuse. Il y a une représentation de la seringue comme synonyme de mort, de corps étranger, de sang, avant d'être synonyme de diffusion du VIH pour la population qui nous intéresse, qui a commencé à consommer dans les années quatre-vingt. Pourquoi passe-t-on du sniff au shoot ? Il y a un aspect économique qui joue, l'usage par intraveineuse permet de consommer moins que le sniff. D'autre part, la norme du " vrai toxicomane " usager de drogues dures serait l'usage de la seringue, " se faire un trou ", selon l'expression souvent entendue dans les entretiens.

Les mécanisme producteurs d'emprise et le système de contraintes dans lequel les usagers sont pris sont importants également, c'est la dépendance sociale, voire institutionnelle. La dépendance sociale, c'est le groupe des pairs, le quartier : " allez viens, on va taper, tiens je te donne une dose, tu paieras demain ". Il ne semble pas toujours facile de résister à ce type d'offre quand on sort de prison, lorsque l'on galère sans trouver de boulot ou lorsque tous ses copains sont " dedans ". Ça dure une semaine, un mois, deux mois, et il y a un moment où on retombe. La dépendance n'est pas seulement psycho-physiologique, elle est aussi sociale et institutionnelle.

La dépendance institutionnelle, c'est l'emprise des dettes. Beaucoup de gens rentrent et sortent de prison très régulièrement et ils sont criblés de dettes, les dettes douanières tout d'abord mais aussi les dettes auprès des bailleurs sociaux, d'organismes de crédits, de la famille ou par rapport au quartier ; on peut être mis à l'amende parce qu'on a balancé ou qu'on est soupçonné de l'avoir fait, parce qu'on n'a pas fait ce qu'il fallait dans les règles, et ça se paye. En conséquence, les gens qui sortent de prison avec les meilleures intentions du monde, prêts à reprendre un travail après s'être " retapés " (ils le montrent bien, la prison, c'est une bonne cure), sont confrontés à ces dettes. Alors ils reprennent le business, ils volent ou se prostituent. Cette population est confrontée à ce dilemme et cela explique la pression qui pèse sur eux. Il y a là un facteur de précarité d'autant plus redoutable qu'il est peu repéré par les institutions.

Dans les carrières, il reste les sorties des mondes de la drogue. Ce qu'avait montré une recherche de Robert Castel au début des années 90 sur les sorties de la toxicomanie, c'est que sortir est une reconceptualisation de l'existence (6). Ça veut dire que sortir ce n'est pas tant couper avec les produits qu'avec les relations, le style de vie et l'environnement liés au produit. Les gens qui sont replongés dans le milieu où ils consommaient retombent à un certain moment s'ils n'ont pas la capacité de réorganiser leur existence autour d'un emploi, de la constitution d'une famille, sur d'autres bases que le système de relations qui structure la consommation de drogues. L'abstinence n'est pas systématiquement synonyme de sortie. Sortir du monde de la drogue, c'est la possibilité de réorganiser son existence autrement, d'arrêter l'expérience totale, où tout est organisé autour du produit, y compris les discussions, sans oublier toutefois que certains usagers de drogues dures peuvent aussi maîtriser leur consommation. C'est une réorientation de vie très longue qui n'est pas linéaire et dépend des opportunités du milieu et de celles proposées par les politiques publiques.

En guise de conclusion, je dirai que les transformations annoncées de la question des drogues en France se sont accompagnées de nombreuses enquêtes, tant qualitatives que quantitatives en sciences sociales (sociologie, démographie, anthropologie, économie...). Contrepoints à l'hégémonie du discours et de l'expertise des médecins psychiatres, ces enquêtes permettent de remettre en cause certaines idées reçues sur " la " drogue. Qu'elles puissent par là même contribuer à dépassionner les querelles qu'elle suscite et inviter à traiter les pratiques correspondantes comme n'importe quel objet politique, attestant ainsi de leur utilité sociale.

Notes

(1) - voir le rapport du groupe d'expert présidé par B. Roques, «Problèmes posée par la dangerosité des drogues», secrétariat à la santé, 1998. http://www.drogues.gouv.fr/fr/professionnels/professionnels_rapports.asp

(2) - Sur ce point, voir Ehrenberg A. L'individu incertain, Paris, Calman-Lévy, 1995 («Abstinence et Répubique»).

(3) - Pelletier M., «Problèmes de la drogue, Paris», la Documentaion française, 1978.
Trauttmann C., «La lutte contre la toxicomanie et le trafic de stupéfiants», rapport au Premier ministre, Paris, la Documentation française, 1990.
Henrion R., «Rapport de la comission de réflexion sur la drogue et la toxicomanie», la Documentation française, Paris, 1995.
Rapports présentés sur le site drogues.gouv.fr à l'adresse suivante http://www.drogues.gouv.fr/fr/professionnels/professionnels_rapports.asp

(4) - Bergeron H., «L'Etat et la Toxicomanie. Histoire d'une singularité française», Paris, PUF, 1999.

(5) - Becker H.S., «Outsiders», Paris, Métaillé, 1985.

(6) - Pour reprendre le titre de la recherche collective dirigée par Robert Castel : «Les Sorties de la toxicomanie», Fribourg, Editions universitaires de Fribourg, 1998.

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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