Séminaire « Développement de l'internat scolaire public »

Perspectives de l'internat

Dominique Glasman, professeur d'université

Il est difficile de parler de l'internat lorsque l'on n'est ni historien de l'éducation ni praticien, d'autant qu'il n'y a pas de littérature qui lui soit spécifiquement consacrée en dehors de travaux sur le système scolaire. Autre difficulté : les biographies sont trop subjectives pour être réellement utiles. Quant à la littérature, elle en propose une image noire, ne serait-ce que parce qu'on écrit peu sur l'internat lorsque l'on s'y a été bien senti. Globalement, une idée assez négative s'en dégage, encore associée pour certains à l'école de Jules Ferry. Seul un travail approfondi permettra de faire oublier cela. Je distinguerai pour ma part l'internat scolaire, dont je vais parler, de l'internat spécialisé qui accueille des enfants handicapés ou des enfants enlevés à leur famille, dont je ne parlerai pas. Je vous propose une réflexion en trois temps : d'abord l'historique de l'internat, ensuite l'intérêt qu'il présente aujourd'hui et enfin les enjeux qu'il peut représenter dans l'avenir.

Quelques points d'histoire sur les internats

Selon les historiens, avant 1830 et la Monarchie de Juillet, une petite majorité des élèves étaient internes. Cette situation a perduré du milieu à la fin du XIXème siècle, essentiellement dans des internats privés. D'une façon générale, l'internat occupait une place importante. Il était considéré comme la meilleure façon d'être scolarisé, encore fallait-il avoir le niveau requis en raison de la sélection pour y accéder. En outre, l'éducation y était pensée comme une clôture. Le travail scolaire était essentiellement écrit et le temps de l'apprentissage était le temps de l'étude hors de la classe. L'exercice et une surveillance importante des adultes faisaient de la classe un simple relais entre deux temps d'étude. L'école se trouvait ainsi séparée du monde.

A partir du moment où l'école s'est ouverte, l'internat a pris de plus en plus d'importance sans que le nombre d'établissements n'augmente avec une rapidité suffisante. Dans l'entre-deux guerres, le relâchement de la sélection pour remplir les établissements malgré les classes creuses ainsi que, dès 1930, la mise en place de la gratuité de l'accès à l'enseignement secondaire ont créé un important afflux d'élèves. Après la deuxième guerre mondiale, c'est le boom démographique qui a amené de plus en plus d'élèves dans les collèges et les lycées. La circulaire du 10 septembre 1964 suggère de mettre en place dans les internats des lits superposés pour pouvoir accueillir plus d'élèves. Mais certains parents ont alors refusé de pousser leurs enfants dans leurs études dans la mesure où cela supposait souvent d'aller en internat.

Une distinction suggérée par la circulaire de juillet 2000 est nécessaire. En effet, certains internats sont pensés comme des collèges ou des lycées avec un hébergement, alors que d'autres affichent une visée éducative explicite. Cette dernière conception se rencontre fréquemment dans les internats privés, les internats publics affichant plus facilement la simple notion d'hébergement. Cette distinction, qui n'est pas absolue, est tout de même à la base de la préférence parentale pour l'internat privé. D'un point de vue sociologique, la conception de Goffman présente l'internat comme une institution prenant totalement en charge la vie des internes. Celle de Durkheim recourt à la notion "d'enveloppement continu", le principe étant, comme dans les internats de jésuites, qu'il y ait un contact continu entre le personnel éducatif et l'élève afin que celui-ci ne soit jamais abandonné à lui-même et que l'éducateur puisse s'adapter au mieux à chaque personnalité. Le fait qu'une éducation soit donnée, hors de la famille, aux enfants et aux adolescents a amené pendant très longtemps les familles à rechercher des internats proposant une certaine homogénéité sociale. Quand celle-ci n'est plus possible, le seul moyen de neutraliser les différences liées à l'éducation familiale et à l'origine sociale est de proposer une visée éducative forte, pour autant que l'internat se donne les moyens de la faire accepter. C'est probablement dans les internats privés que cette règle est la plus affichée et que paradoxalement les différences sociales sont le mieux effacées si elles existent.

Mais si les internats sont des lieux de socialisation, ils sont aussi des lieux d'apprentissage scolaire et la visée éducative dont nous parlions a pu avoir ses revers tels que les règles arbitrairement imposées, les contraintes physiques et morales voire l'humiliation, l'indifférence au corps ou l'absence de prise en compte des singularités, des brimades entre les élèves…, les familles considérant ces handicaps comme un prix à payer pour avoir accès à la scolarisation.

Après une période d'épanouissement, on a assisté depuis quelques années à la reflux des internats, pour plusieurs raisons : un meilleur maillage du territoire par les établissements scolaires, la critique de " l'internat-caserne " depuis les années 70, l'évolution du rôle des parents davantage à l'écoute de leurs enfants dont ils souhaitent rester proches, enfin l'homogénéité sociale moindre au sein des internats en raison de l'accès plus large à la scolarisation. On note dans cette évolution des différences entre le privé et le public. Le rapport de l'enquête réalisée par le ministère mentionne : "les élèves accueillis dans les internats publics sont difficiles et font peur aux parents". Par ailleurs, le privé permet peut-être de mieux garantir un entre-soi social tout en affirmant une volonté de prise en charge éducative.

Les internats existants sont peu remplis. Cependant une demande existe pour une nouvelle forme d'internat, de proximité ou au contraire situé en dehors du territoire national, présentant un nouveau visage que nous devons nous efforcer de définir.

Les potentialités de l'internat

L'internat n'étant plus nécessaire aujourd'hui pour scolariser, il ne peut être qu'un choix émanant des parents et de l'élève. Il est donc essentiel de savoir ce qu'il peut offrir.

Nous sommes passés d'une image négative de l'internat à une autre plus positive. Cependant, la relance par le ministère des "internats éducatifs" a pu être entendue comme "rééducatifs", avec les connotations de redressement que ce qualificatif implique, d'autant plus que l'ordonnance du 9 février 1945 sur l'enfance délinquante, qui privilégie l'éducation par rapport à la répression, était remise en cause par certains. Or l'intention n'était pas de mettre à l'écart des adolescents mais de favoriser le cas échéant une rupture nécessaire avec le milieu d'origine de l'adolescent pour être constructif. Il s'agissait d'un projet éducatif et non d'une reprise en main. C'est pour lever cette ambiguïté que le terme "d'internat scolaire" a été préféré.

On distingue aujourd'hui les internats scolaires et les internats relais. Les premiers seraient destinés à des élèves ayant besoin de prendre de la distance par rapport à la famille, les seconds à des élèves en difficulté. On constate l'abaissement régulier de l'âge des délinquants mais aussi une réticence à prendre des mesures de rétorsion contre les parents. Le souci affiché par les pouvoirs publics ainsi que l'intérêt de l'opinion pour l'internat, relayée par les médias, sont alimentés par la crainte que les jeunes en train de glisser dans la délinquance suscitent. Mais d'autres demandes sont également prises en compte, comme la possibilité de mise en internat pour certains adolescents qui ont besoin de prendre leurs distances par rapport à une situation familiale compliquée.

Tout se passe comme si l'internat avait acquis aujourd'hui une "acceptabilité" morale qu'il n'avait pas il y a quelques années. Pour les pouvoirs publics, il permettrait d'aider les élèves sans avoir à recourir à des moyens répressifs, même s'il n'est pas certain que les décideurs soient tous intéressés par le même type d'internat. Pour les chefs d'établissements et les conseillers d'éducation, il offrirait un cadrage global que ne peut pas offrir un établissement ordinaire. Pour les parents, et pas seulement dans les familles en difficulté, l'internat peut représenter une bouée de sauvetage face à leur désarroi quant à l'éducation de leurs enfants. Cette demande de relais pourra être acceptée s'ils sentent qu'ils ne sont pas perçus comme démissionnaires en agissant ainsi. Les conditions mêmes de l'internat devraient rendre par exemple possibles de fréquents retours en famille tout en offrant la sécurité à l'interne. Pour les adolescents enfin, cette acceptabilité morale vient du fait que l'internat leur offre la possibilité de changer de rôle, de rompre avec le quotidien et le milieu urbain au profit d'un lieu de sociabilité à l'écart des parents, dans un cadre qui les aide à accomplir leur métier d'élève.

Les enjeux de l'internat scolaire

Une demande émane de deux sources distinctes : d'une part, des familles dont la situation nécessite une séparation d'avec les enfants, d'autre part, des autorités administratives et judiciaires chargées d'assurer la protection du mineur. Ces deux logiques de délégation et de suppléance préfigurent deux types de publics : des jeunes ayant besoin d'une rupture et des jeunes dits "difficiles". La question est de savoir où mettre les uns et les autres, car à l'évidence les dispositions à prendre à l'intérieur de l'internat vis-à-vis des professeurs, des autres adolescents, de l'institution et de la loi ne sont pas les mêmes s'il s'agit d'un public ou d'un autre. Tous ces éléments font de la mixité un problème, car les jeunes "difficiles" risquent d'influencer ceux qui ont simplement besoin d'une rupture. Il se pourrait aussi que l'un des publics finisse par chasser l'autre. De cette distinction émane celle entre internat relais et internat scolaire. Si elle est difficile à mettre en œuvre, elle semble néanmoins indispensable, l'important est que, "scolaire" ou "relais", l'internat soit une seconde chance pour l'adolescent et non une réclusion.

Avec l'internat que nous cherchons à définir, il s'agit moins de créer des lits qu'un cadre, une instance de socialisation et de scolarisation valorisée qui offre des spécificités. Le théâtre, et toutes sortes d'autres activités, ont l'avantage de représenter aux yeux des parents une légitimation de la présence de leur enfant en internat. Ces projets spécifiques répondent par ailleurs à une demande d'encadrement émanant des parents mais aussi des adolescents.

L'enjeu consiste donc à faire en sorte que l'internat puisse se tenir à distance à la fois de la caserne et du simple centre d'hébergement tout en créant un cadre capable d'associer incitation, contrôle, autonomie et soutien, ce cadre devant par ailleurs être lisible et attractif pour les parents et pour les adolescents.

La place des adultes

Nous sommes aujourd'hui confrontés à un ébranlement des modèles familiaux et à une transformation profonde que Louis Roussel désigne de la façon suivante : "nous ne sommes plus dans une société d'institution, mais dans une société de pacte". On n'obéit plus aujourd'hui à son père pour son simple statut, mais parce que l'on est d'accord avec lui. La place des adultes est remise en cause. Il faut donc savoir précisément celle que l'on donne aux personnes qui seront au contact des internes. La question de l'accord du jeune pour aller en internat illustre un souci intéressant mais aussi un consensus curieux car on ne peut pas laisser à un adolescent la responsabilité de ses propres choix s'il n'est pas en mesure de les assumer. Les parents doivent, eux, assumer cette responsabilité quitte à ce qu'après un temps en internat, la décision soit rediscutée sans faire preuve d'acharnement.

La question des personnels des internats se pose également. Il faut déterminer leur formation, leur recrutement et l'organisation temporelle de leur travail pour qu'ils puissent mener à bien leur mission d'encadrement. Il ne s'agit pas de réinventer le préfet de discipline ou le surveillant général, mais d'inventer un rôle à l'intérieur de l'internat que ne peuvent sans doute pas assurer aujourd'hui les maîtres d'internat, ceci d'autant plus qu'il faut gérer les relations entre les internes et les externes.

Je conclurai sur trois remarques. Tout d'abord, si internat il doit y avoir, nous devons imaginer collectivement des internats auxquels nous ayons envie de confier nos propres enfants. Ceci pourrait bien être un point de vigilance pour les décideurs publics. Il faut par ailleurs que les internats pour les élèves difficiles soient une seconde chance et non une simple mise à l'écart, une manière élégante d'enfermer les victimes de la crise sociale.

Actes du séminaire national - Développement de l'internat scolaire public

Mis à jour le 15 avril 2011
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