Séminaire « Regroupement des acteurs des classes relais »

Apprentissage et socialisation : un rapport problématique
Table ronde

Ont participé à cette table ronde :
Serge BOIMARE, directeur pédagogique, centre médico-psychopédagogique Claude Bernard, Paris
Dominique ROUX, inspecteur général de l'Éducation nationale
Claude LEGRIGEOIS, inspecteur d'académie adjoint du Rhône

Serge BOIMARE, directeur pédagogique, centre médico-psychopédagogique Claude Bernard, Paris

La présentation de Jean-Yves Rochex a été passionnante mais aussi très dérangeante. En l'écoutant, j'ai eu le sentiment d'être un boiteux à qui l'on enlèverait sa béquille et à qui l'on demanderait d'ouvrir les yeux sur le cadre de vie qu'il tente de mettre en œuvre. Il nous invite à nous resituer du côté des savoirs, du côté des acquis afin d'assurer la socialisation des jeunes en difficulté. Or la mise en place d'un cadre de vie est le point de départ à partir duquel on doit quêter autre chose.

Néanmoins, je suis prêt à accepter le postulat de départ de notre collègue. Apprendre est une tâche socialisante. Je reste perplexe quant aux voies à suivre. Trois questions fondamentales m'occupent depuis des années. Je souhaiterais que nous en débattions :

  • je m'interroge d'abord sur les moyens de conserver notre identité de pédagogue. Notre métier est particulièrement difficile dès lors que les élèves vivent les règles que nous leur proposons comme une remise en cause personnelle et entrent dans la pensée avec inquiétude. Alors que nous tentons de renforcer leur autonomie, ils interprètent cela comme un abandon. Certaines situations d'apprentissage provoquent au mieux des processus d'auto-dévalorisation, au pire un sentiment de persécution. Voilà ce à quoi nous sommes confrontés.
  • je m'interroge ensuite sur les représentations des difficultés d'apprentissage. Comment se fait-il que les adolescents croisés dans les classes relais, adolescents normalement intelligents et normalement curieux, sont loin d'avoir acquis les bases de la scolarité primaire ? La théorisation du fonctionnement ou du dysfonctionnement intellectuel de ces jeunes est fondamentale : il nous appartient d'en poser les bases pour proposer enfin des solutions. Ces dysfonctionnements sont-ils dus à un manque d'entraînement, à un manque de repères ? Faut-il insister sur les stratégies cognitives d'acquisition de ces repères ? Comment apprendre à apprendre à des jeunes qui n'ont pas aimé apprendre ?
  • je m'interroge enfin sur les manières de procéder. Jean-Yves Rochex a justement rappelé que la socialisation n'est pas un but. En tant que pédagogues, les objectifs que nous nous fixons doivent porter sur la pensée et les apprentissages. Cependant, quel détour va-t-on faire pour rapprocher les jeunes des contenus d'apprentissage ? Jusqu'où peut-on se permettre de le faire ?

Dominique ROUX, inspecteur général de l'Éducation nationale

Je remercie Jean-Yves Rochex pour sa brillante conférence, passionnante et difficile car abstraite. C'est pourquoi je ne sais si elle est directement utilisable par les pédagogues en contact avec les élèves des classes relais. Comment exploiter toutes ces connaissances pour les faire passer auprès des jeunes ?

A toutes fins utiles, je précise que je n'appartiens pas à la hiérarchie administrative, mais à la hiérarchie pédagogique. Mon secteur d'intervention est les mathématiques. Je m'interroge sur les possibilités que recèle cette discipline en vue de travailler avec les élèves des classes relais. Ces possibilités sont réelles : les mathématiques constituent une discipline simple, beaucoup plus que ne l'est telle ou telle discipline des sciences humaines. On y débat de choses élémentaires : les nombres ou encore les figures. Tout cela est directement accessible et utilisable par de jeunes enfants. Avec un faible bagage mathématique, on peut déboucher sur des questionnements et des stratégies de raisonnement essentiels.

Revenons sur le problème de la motivation, élément clé de la réussite. Jean-Yves Rochex a établi un clivage entre bons et mauvais élèves. De mon point de vue, le clivage le plus pertinent est celui qui sépare les élèves actifs, c'est-à-dire motivés, des élèves passifs, c'est-à-dire démotivés.

Nous devons réfléchir à la manière de susciter leur intérêt. Jean-Yves Rochex a évoqué la jubilation des enfants face à la découverte de l'infinité des nombres. Il a parlé de sublimation et de plaisir intellectuel. Un enfant n'apprend jamais aussi bien que lorsqu'il découvre par lui-même. Nous devons faire en sorte de valoriser ces démarches, notamment en suscitant la communication entre les élèves. Ils feront cela de manière imparfaite, non savante, dans un langage éloigné de celui du professeur mais l'important est la transmission des liens intellectuels par lesquels ils ont fait telle ou telle découverte. Les élèves saisissent alors la possibilité qui leur est donnée de développer une idée, de donner naissance à un acte créatif.

Je crois que les mathématiques permettent des actes de création pure. Ce phénomène mental a été analysé au début du siècle par le directeur du journal L'Intermédiaire des Mathématiciens. Il a fait appel à une batterie de mathématiciens dont Paul Valéry, poète mais aussi algébriste, et Albert Einstein, physicien mais aussi mathématicien. Cette enquête a donné lieu à la publication d'un excellent ouvrage rédigé par Jacques Hadamard et intitulé Psychologie de l'invention dans le domaine des mathématiques. Ce livre aborde les processus mentaux de découvertes, processus qualitativement tout à fait applicables aux élèves de nos classes relais. Il s'agit du passage du mystère à la vérité.

Claude LEGRIGEOIS, inspecteur d'académie adjoint du Rhône

Parmi les nombreuses questions soulevées par l'intervention de Jean-Yves Rochex, je retiendrai pour ma part celles qui interrogent sur l'existence même de la stratégie " classes relais ". Tout d'abord je reconnais totalement les interrogations de l'équipe de Lyon quand il indique " Je crois à la nécessité de ne pas simplement questionner ce qui se joue du côté des élèves mais aussi ce qui se joue du côté des pratiques que met en œuvre l'institution scolaire ". Je le remercie d'avoir dit que " l'institution devait se présenter la facture à elle-même ".

Dans l'accueil des élèves en classe relais une question me paraît essentielle. Comment lire le refus de l'élève ?

J'ai cru déceler dans la pensée de Jean-Yves Rochex l'idée que les classes relais étaient plus conçues dans une logique de pacification que dans une logique d'émancipation. L'analyse des discours officiels à leurs propos tend à les intégrer dans un ensemble de mesures ayant pour but la régulation ou l'éradication de la violence. Ceci pose sans doute problème. J'ose espérer qu'une évaluation plus sereine des pratiques et des résultats permettra de rompre avec cette ambiguïté qui perturbe quotidiennement le travail effectué par les équipes.

La grande variété de projets " classes relais " montre qu'il n'y a pas de réponse unique à la question. A quels problèmes une classe relais est-elle censée répondre ?

Si l'édification d'une classe relais a pour objectif de conduire les élèves, non pas à les conformer aux normes, mais à progresser dans le cadre de l'intégration des règles sociales, il me paraît important d'envisager, lors de sa création, le type de relations qu'elle devra établir avec les établissements avec lesquels elle travaille. Cette réflexion a obligatoirement une conséquence sur la taille et la composition de l'équipe. Elle conduit aussi à s'interroger sur les objectifs des personnes qui confient leurs élèves aux classes relais. Comment les associer à la compréhension des problèmes à résoudre ? L'enjeu des classes relais n'est-il pas de rompre avec une conception mécaniste de la rupture scolaire pour s'inscrire dans un processus complexe abordant à la fois le sens du travail dans la classe relais et le sens du travail au cœur de l'institution.

Actes des séminaires interacadémiques 2001-2002 Regroupement des acteurs des classes relais

Mis à jour le 12 mai 2011
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