Séminaire « Prévention de la violence en milieu scolaire »

De la co-errance à la cohérence éducative. Jalons(1)


Michel Develay, professeur des universités, université Lumière, Lyon II


On peut avoir le sentiment que l'École est un lieu dans lequel les différents acteurs ont des difficultés à coopérer, et même à s'entendre. Ces difficultés se concrétisent à divers niveaux : entre élèves et enseignants (les premiers reprochant parfois aux seconds de ne pas suffisamment les écouter et les comprendre, les seconds faisant aux premiers le grief de ne pas suffisamment les suivre), entre enseignants (les conceptions s'affrontent autour de la question des finalités, des méthodes, des objectifs), entre enseignants et parents, entre administration et parents ou enseignants, voire entre personnels de service et tous les autres acteurs, entre enseignants et équipe éducative au sens large réunie autour du chef d'établissement. Je ne cherche pas à noircir le tableau. L'École étant un lieu de résonance des questions sociétales, il est logique que les intérêts des uns et des autres ne convergent pas nécessairement. L'École est sans doute actuellement en débat parce qu'elle est en déficit permanent de débats : si les différents acteurs ont des difficultés à s'entendre et à se comprendre, c'est sans doute parce qu'ils ne parviennent pas facilement à se parler.

Je propose de m'arrêter sur les causes de cette situation de co-errance et de suggérer quelques solutions expérimentées dans divers établissements afin d'expliquer et de réduire les errements. Pour ce faire, je partirai d'assez loin.

Aristote écrit dans le premier livre de La Politique que l'homme n'est pas un animal seulement, mais qu'il est un animal politique. Pourquoi politique ? Parce que capable de vivre en société à condition de l'organiser. Ce qui spécifie l'homme écrit Aristote, n'est pas la phon, le cri qui exprime le plaisir ou la douleur, mais le logos qui lui permet de tenir un discours et de le juger, à travers un système de valeurs que Platon avait classé en trois catégories : le bien (les valeurs morales), le vrai (la connaissance) et le beau (les valeurs esthétiques).

La cité (la polis en grec) que construit l'homme n'est ni une fourmilière regroupant des individus par instinct, ni un camp de rééducation ou de concentration regroupant des individus en dehors de leur volonté. La cité correspond à un regroupement qui repose fondamentalement sur des valeurs communes grâce auxquelles le logos donne ordre, sens et méthode. La classe est aussi une cité qui nécessite des règles et conduit les élèves à vivre un certain rapport à la loi.

Si la cité caractérise l'homme, la culture le spécifie tout autant. L'homme est un produit de la culture et, simultanément, il produit de la culture en écrivant, usant et transformant les règles de la vie en commun d'une part, en produisant les savoirs qui lui permettent de survivre, de penser et le cas échéant de croire, d'autre part. Rappelons que l'idée de culture renvoie à de nombreuses acceptations, parmi lesquelles deux se distinguent : la culture patrimoniale (celle de l'homme cultivé, celle que produit l'université) et la culture dans une acceptation anthropologique (ce qui fait sens à l'homme).

La classe elle aussi, à son rythme, consomme et produit de la culture. Elle ne doit pas être vécue comme une communauté : un regroupement d'individus partageant les mêmes valeurs, le lien étant naturel et immédiat car fondé sur le sang, la parenté ou des habitudes communes et donc relativement au clair sur les règles leur permettant de vivre ensemble. La classe est une société constituée d'individus ayant à construire les conditions d'une vie en commun.

La polis, la cité que construisent les hommes, est composée de divers espaces où s'organisent les activités de travail, de loisir, et les activités familiales. Parmi ces espaces, on peut distinguer des organisations (l'usine, le club sportif, le parti politique, l'ONG) et des institutions (la police, la justice, l'armée, l'École). Instituere, en latin, signifie s'établir durablement. Une institution constitue une structure fondamentale pour l'organisation politique et sociale d'un État. L'École, la police, l'armée et la justice sont des institutions qui permettent la pérennité de l'État.

Si une usine, une fabrique de services a le souci permanent d'éliminer les pièces défectueuses, l'institution scolaire se doit à l'inverse de se centrer sur les élèves en difficulté, sur les cancres afin de tout faire pour ne pas les rejeter. Pour l'institution, l'homme est une fin ; dans toute autre organisation, il est un moyen. L'institution scolaire correspond à un ensemble de savoirs, de normes de comportements, de valeurs proposés, voire imposés aux individus, dans le but de socialiser, instruire et former, le tout avec un souci d'égalité des chances comme principe surplombant.

Les institutions perdurent parce qu'au-delà du principe surplombant qui les instituent (qui les font s'établir durablement), de la discussion existe afin de déterminer les règles d'un vivre ensemble. La discussion n'est pas le discutaillage, mais l'examen du pour et du contre qui se clôt forcément par un pour ou un contre (une décision qu'il convient de faire respecter). On pourrait aussi parler de délibération. Dans l'institution scolaire, deux objets sont en permanente discussion : le savoir et la Loi (que j'écris avec une majuscule et je reviendrai plus loin sur les écarts entre loi et Loi).

Et on sait comment, après la discussion, vient la décision et comment il est alors nécessaire, en tant qu'enseignant, de dire et de construire l'obligation. Neil Postman a écrit un ouvrage Enseigner, c'est résister 2 , dans lequel il développait en partie cette idée : enseigner, c'est aussi dire et mieux construire de l'obligation

Parce que l'École est un lieu dans lequel le projet est de former le citoyen, le travailleur et la personne écrit Durkheim, le père de la sociologie, au début du siècle, la professionnalité de l'enseignant doit le rendre attentif à deux questions sur lesquelles se fonde sa professionnalité : le rapport au savoir des élèves et leur rapport à la loi. De sorte que la mission de l'enseignant s'est profondément transformée en une trentaine d'années : de spécialiste de l'enseignement d'une discipline, il est d'abord devenu spécialiste de l'apprentissage de cette discipline (du teaching au learning) et aujourd'hui il doit s'afficher comme un spécialiste de l'apprentissage d'une discipline au service de la construction et du maintien de la cohésion sociale. L'École est le lieu d'un "apprendre ensemble aujourd'hui pour un vivre ensemble demain". On retrouve le projet du début du siècle : "l'instruction au service de l'éducation".

Concernant le rapport à la loi, je propose trois idées à défendre :
Première idée: la loi, facilite la liberté car elle permet d'échapper à la contrainte. Elle est gage de liberté car elle permet d'échapper à l'emprise de quiconque exercerait une pression sur soi. Ainsi, elle facilite l'autonomie (auto-nomos).
Deuxième : la loi, c'est la sécurité qui tente d'exclure le règne de la jungle. La loi constitue une limite à la puissance de tout homme qui doit renoncer à faire tout ce qu'il veut en pensant le groupe avant lui.
Troisième : la loi, c'est l'égalité, car elle est la même pour tous. Ainsi est-il important de faire comprendre aux élèves que la loi est à vivre positivement. Elle autorise, permet et non interdit, elle apporte la sécurité, car il est toujours possible de trouver un plus fort que soi. Elle est gage d'égalité, chacun ayant à se reconnaître devant elle.

La loi introduit la tierce personne : un écrit, une règle sont opposables à chacun, permettant ainsi d'échapper à la barbarie. La loi permet d'éviter la fusion, le magma, l'indifférenciation et ainsi de sortir de la captation de l'autre. Jusqu'ici, j'ai parlé de la loi avec un l minuscule qui est assimilable à la règle, à un ensemble de normes pratiques, techniques et fonctionnelles. Il est nécessaire de parler de la Loi (avec un L majuscule) et des rapports entre la loi et la Loi.

La loi avec un l minuscule est équivalente à la règle. Elle est décidée au terme d'une délibération (d'une discussion qui se conclut par une décision). Et dans cette délibération interviennent des arguments différents qui, peu ou prou, expriment le désir de chacun. Si des maîtres se réunissent pour décider de ce qu'on doit demander aux élèves après la sonnerie de huit heures, chacun exprimera ses convictions, plus ou moins tempérées par des arguments de droit s'il en existe. L'un dira qu'il pense que les élèves doivent être en rangs, alignés sous le préau, afin de se calmer. L'autre, qu'il est important que les élèves soient en classe, quand la sonnerie retentit, afin qu'on ne perde pas de temps pour le premier cours. Un troisième préférera que les élèves soient en rangs, devant la porte de la classe, pour concilier les deux premiers points de vue…La règle, la loi existent comme conséquences de la Loi, qui correspond aux désirs de chacun. Faire de l'École le lieu d'émergence de la Loi et pas seulement le lieu d'application de la règle, constitue un des défis contemporains du système éducatif.

La classe est de fait un espace pré-politique car on y forme le futur citoyen, le futur démocrate. Elle n'est cependant pas la cité car les êtres n'y sont pas égaux : le maître a forcément un projet pour ses élèves. Ce qui conduit à dire que la classe est un espace de non-droit, de non-démocratie. Et pourtant la question reste entière : à partir de quand les attributs d'un fonctionnement démocratique doivent-ils se faire jour, et qu'est-ce qui peut le faciliter ?

Le règlement doit permettre de construire les règles de vie pratiques. Le conseil de classe, le "quoi de neuf ? " sont autant de lieux et de temps pour faire surgir et canaliser la parole lorsque des conflits se produisent. Des rituels au quotidien peuvent permettre d'édifier la dimension symbolique d'un profane sacré qui rassure. Et disons toute l'importance d'apprentissages signifiants, permettant de passer d'une société de droit coutumier à une société de droit écrit.

Le rapport au savoir peut être éclairé par trois types d'actions convergentes :

À travers une réflexion de nature épistémologique : il s'agit de faire découvrir les fondations des savoirs, leur structure, leurs paradigmes. De conduire ainsi les élèves à découvrir le sens des disciplines au-delà de la pluralité des savoirs.

Les recherches en psychologie et en sociologie peuvent faciliter la compréhension de ce que la connaissance en général, la réussite scolaire en particulier, signifient au niveau identitaire. Pour réussir à l'École, il faut d'abord accepter de réussir et s'autoriser à changer d'identité. Et lorsque certains élèves ne sont pas suffisamment réassurés sur leur identité première, il leur est difficile de se placer dans l'attitude de celui qui peut devenir demain, en réussissant, très différent de ce qu'il est aujourd'hui.

L'École pense souvent donner du sens aux élèves en se centrant sur le rapport présent-futur. La notion de projet (personnel, professionnel, d'établissement, de zone…) en est l'illustration. Ce que j'ai souhaité montrer, c'est que le sens advient tout autant lorsqu'on se centre sur le rapport présent-passé. Et que, donc, la cohérence dans le domaine du rapport au savoir et du rapport à la Loi, qui fondent la professionnalité enseignante sont à envisager avec ce souci constant du sens. Enfin, n'oublions pas que tout ce que nous faisons pour rechercher une plus grande cohérence est dicté par une réalité malheureusement chaque jour plus vive : l'École doit aussi donner aux hommes de quoi exister quand ils ne travaillent pas.

 

 

 

  1. Lyon, 2003.
  2. Le Centurion, 1981.

Prévention de la violence en milieu scolaire 2003-2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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