Séminaire « Prévention de la violence en milieu scolaire »

Les jeunes en difficulté : de l'accès au langage à la sécurité intérieure(1)


Jeanne Benameur, écrivain


Ma vocation principale depuis toute petite, c'est l'écriture. Cela m'a menée sur des chemins d'enseignement : j'ai été enseignante, professeur de lettres passionnée. Je n'ai cessé d'enseigner sur le terrain que depuis quatre ans parce qu'avec l'écriture, je ne pouvais plus tout concilier, mais je continue à être, et je souhaite rester, une femme de terrain. C'est-à-dire que je continue à aller dans les établissements scolaires pour discuter de mes livres ou pour animer des ateliers. Je continue à rencontrer les collégiens, les lycéens, quelquefois des plus jeunes en École primaire, même des tout petits, qu'on emmène vers la lecture et l'écriture. Ce terrain me fait réfléchir.

Que peut-on faire aujourd'hui, du côté de la violence ? La médiatisation de la violence est quelque chose de redoutable. Je vois, comme tout le monde, les actualités télévisées, nos élèves aussi. Très tranquillement, ils regardent tout ce qu'on veut bien leur montrer. Et les réactions, soupirs de la part des parents, petite lueur d'envie, de fierté, parfois, de la part des adolescents, cela c'est beaucoup plus grave.

On ne nous montre à la télévision que l'objet de la violence : on nous montre les voitures calcinées, les cages d'escaliers déglinguées où, de temps en temps, on voit la police monter les escaliers 4 à 4, et puis les sujets de la violence, ceux qui sont véritablement acteurs, bien entendu leurs visages sont voilés, on les voit passer en vitesse. Moi, ce qui m'intéresse, ce sont justement les sujets de la violence. Si nous voulons que la violence diminue, je crois que l'on a intérêt à aller regarder du côté de ceux qui la manifestent et qui l'expriment. Donc, c'est ce que je fais. Je m'adresse généralement à des populations dites "difficiles". J'ai enseigné pendant longtemps dans des lieux dits "difficiles". Mon dernier poste était dans le fameux "Neuf Trois" (93), à Bobigny. C'était moi qui l'avais demandé à la surprise générale, car j'étais une vieille enseignante : une des aberrations de notre système consiste à envoyer dans ces lieux des gens jeunes qui débutent, qui ne sont absolument pas armés. Je n'aurais pas pu, jeune enseignante, faire ce que j'ai pu faire, alors que je suis arrivée avec une expérience, une réflexion et, comme on dit, de la bouteille.

Je suis issue de l'immigration, de deux parents dont le français n'était pas la langue maternelle. La langue maternelle de mon père était l'arabe parce qu'il était d'origine tunisienne et celle de ma mère l'italien. Tous deux ont pris le parti de l'intégration, nous étions quatre enfants, et ils nous ont donc parlé français. On pourrait dire que le français est ma langue maternelle. Je ne l'entends pas tout à fait comme ça, puisque ma mère nous a parlé italien jusqu'à ce que nous sachions prendre la parole. Donc il y a derrière moi, quand je parle, quand j'écris, une langue perdue, une langue archaïque. Cela m'a considérablement aidée à comprendre ce qui se passait dans ces expressions de la violence qui ne trouvaient pas de mots pour se satisfaire.

Beaucoup d'adolescents, d'enfants, qui, à un moment vont commettre un acte de violence, viennent, on le sait, de l'immigration, viennent aussi de langues qu'ils ont abandonnées pour entrer dans une langue nouvelle. Il ne faut jamais oublier ce paramètre : il est important. Si on veut travailler avec quelqu'un sur la langue, il ne faut pas oublier d'où il vient et quelles sont les langues qu'il a entendues.

Il y a l'émigration de terre : on quitte un pays, on vient dans un autre. Il y a d'autres émigrations : celles des registres de langues, il y a des enfants qui sont bien franco-français. Mais, chez eux, quelle langue parle-t-on ? Il ne faut pas oublier qu'entrer dans un autre langage est une chose difficile. Si l'enseignant qui est à un bout de la chaîne a conscience de ça, un grand pas est fait, parce que, déjà, son état d'esprit est différent, et déjà, il connaît un petit peu mieux la réalité de celui qui est en face.

L'environnement commence là, dans les mots qu'on a entendus depuis qu'on est tout petit, il est sonore. Il est donc extrêmement important de savoir d'où viennent les élèves pour pouvoir leur parler une langue que, petit à petit, ils vont apprendre à maîtriser. Ce sont vraiment des paramètres importants.

Une autre notion est pour moi essentielle, c'est la notion de semblable. Si aujourd'hui je suis quelqu'un qui intervient dans des lieux dits difficiles, c'est parce que, profondément, je me suis toujours sentie semblable à chaque individu au moment où j'écrivais. C'est une notion que je ne veux pas négliger. A nouveau, la télévision nous montre les objets de la violence, elle ne nous montre pas les sujets donc elle les diabolise, les sujets sont effacés, les visages n'apparaissent pas et nous ne pouvons mettre tous nos fantasmes sur ceux qui agissent du côté de la violence. Si, à aucun moment, on ne reconnaît cette notion de " semblable ", c'est-à-dire le fait que nous sommes des semblables, nous ne sommes pas convaincus que la violence n'est pas quelque chose qui est extérieur à nous mais que nous la connaissons, à mon avis, nous avons peu de chances d'agir sur l'expression de cette violence, parce qu'alors on la considère comme étrangère, comme venant d'ailleurs. Pour moi, la meilleure façon de l'éradiquer c'est de la considérer comme faisant partie de l'être humain, et la meilleure façon de la combattre, c'est donc de la reconnaître.

Qui n'a jamais commis un acte violent ? Moi je cassais la vaisselle. C'était une façon d'exprimer ce que je n'arrivais pas à dire avec les mots. Nous avons tous commis des actes de violence, petits, moyens, grands, nous connaissons ce sentiment que nous n'en pouvons plus et, donc, ces passages à l'acte. Il est évident que nous avons appris qu'il y a d'autres chemins pour arriver à dire quelque chose mais si, au départ, nous nous rappelons que la violence est en chacun de nous, je crois que déjà, nous faisons un grand pas, très difficile à faire. Si on arrive à se reconnaître à travers des choses positives, se reconnaître dans la violence d'autrui est quelque chose de très difficile. Et pourtant, je crois que c'est un pas à franchir.

On m'a demandé, en 2003, lors de la fête des libraires où l'on offrait un livre et une rose, d'écrire un texte qui serait distribué. Il se trouve qu'à ce moment là, je travaillais avec un ami réalisateur, sur des dessins d'enfants de pays en guerre, de 1914 jusqu'au 11 septembre 2001, dans des pays différents. C'est un vieux monsieur qui a fait cette récolte assez terrible de dessins d'enfants qui savent bien ce qu'est la violence pour l'avoir vue, vécue. A défaut de pouvoir la dire, ils l'ont dessinée. J'étais donc penchée sur ces dessins, l'opération allait s'appeler "Un livre et une rose" mais mon texte n'allait pas être rose car ce que j'avais sur mon bureau était assez terrible à regarder. Cela m'a menée à certaines réflexions que j'ai notées dans Comme on respire 2 :

"Je marche au bord de la mer. Je respire.
J'ai besoin du large.
Une phrase s'est formée dans ma gorge
à moi. "Je respire le même air que ceux qui
font souffrir".
J'ai horreur alors.
Je ne veux pas partager le même air.
C'est cela être humain ? C'est vivre en
sachant cela ?
Je ferme les yeux. Je respire l'océan.
Ce qui entre dans mes poumons ne
m'appartient pas.
Inspirons.
Expirons.
Nous sommes semblables. Et c'est parfois
terrifiant.
Qu'on ne me parle plus jamais de sécurité.
Il me faudrait une sécurité ontologique.
Le trou de cette sécurité-là est un abîme et personne ne distribue de numéro.

C'est de confiance dont j'ai besoin pour
vivre. La confiance dans les autres.
On dit des frères humains".

Voilà donc cette notion de semblable. Elle me paraît nécessaire pour aborder les choses. Si on est semblable, on peut faire quelque chose ; si on considère l'autre comme un ailleurs, on va mettre en place des dispositifs conduisant à le considérer comme un ailleurs et il restera dans ce lieu. Il y a de fortes chances pour qu'à ce moment là, l'expression de sa violence, un jour où l'autre, se manifeste à nouveau.

Quand je vais dans des établissements scolaires ou dans d'autres lieux où les populations sont en difficulté, tout mon travail, avec la parole, avec la langue, consiste d'abord à faire en sorte qu'on puisse se reconnaître soi-même comme semblable à autrui. C'est parce que j'en suis persuadée pour moi que je peux le faire passer pour d'autres.

Quand j'étais petite, il se trouve que j'ai vécu des choses extrêmement violentes. Mon père était en fonction en Algérie. Il était arabe. Ma mère, une grande blonde aux yeux bleus, était d'Italie du nord/Autriche, et c'étaient les débuts de la guerre d'Algérie. Mon père était directeur de prison, donc ça n'était pas très facile et nous avons connu, par exemple, une attaque menée par ceux qui sont devenus l'OAS car il avait refusé de livrer des prisonniers politiques à la fameuse corvée de bois. Le résultat fut que le soir même, la prison a été attaquée. J'ai donc vécu cela quand j'étais petite, à cinq ans, j'ai vécu cette chose-là et la violence juste derrière la cloison. C'est une expérience redoutable et fondatrice. Cependant, toute expérience est bonne à prendre, qui travaille avec le temps, même celle là. Ce que j'ai appris avec cette violence si proche, puisque nos vies étaient en danger, c'est que la vie est quelque chose d'éphémère. J'ai appris aussi qu'elle pouvait s'arrêter n'importe quand, ce qui fait que depuis, je ne supporte pas l'ennui. C'est d'ailleurs une chose que j'ai partagée avec mes élèves et avec les populations que je rencontre.

L'ennui est mortifère, l'ennui peut effectivement provoquer une expression de violence parce que, alors que votre temps de vie est limité, il est mis à mal par quelque chose. Voilà ce que cela m'a appris et voilà ce avec quoi je vis et je travaille. Cette violence-là, elle a été grande, elle a été manifeste et personne ne l'a reconnue. Quand mon père a voulu aller porter plainte, on lui a dit : "M. Benameur, vous avez rêvé ! " Ce sont les termes exacts. Le sentiment d'injustice que j'en ai ressenti est profond.

Depuis, je travaille sur la justesse, et c'est mon travail à moi ; ce n'est pas un travail de justice, c'est un travail de justesse, la justesse des mots. Non, nous n'avions pas rêvé, nous avions appris à mourir, ce qui est tout autre chose. Donc, j'ai pris la plume, j'écris, je travaille la justesse des mots et partout où je passe, j'essaie de faire en sorte que cette justesse des mots soit recherchée. C'est essentiel. C'est parce que j'ai pu mettre des mots justes sur ce qui nous était arrivé que je ne suis pas devenue une grande délinquante. J'aurais pu, j'ai juste eu mes petits accès de violence en cassant de la vaisselle.

Quand je vois des expressions de la violence, je repense à tout cela. Je sais à quel point le fait d'avoir rencontré les livres a été pour moi fondamental, comme je le dis, redis et l'écris :

 

"C'est dans les livres que j'ai pu oser
éprouver enfin tout ce qui en moi s'était
durci. Je lisais. Je reconnaissais ma violence,
ma peine, ma joie si forte parfois qu'elle
m'emportait dans l'indicible, toujours
l'indicible. Enfin ce que j'éprouvais était là,
vécu par d'autres, écrit. Je pouvais moi aussi
prendre ma place. J'avais moi aussi le droit.
Puisque je me reconnaissais. Enfin.

Je me suis apprivoisée dans les livres.
J'ai marché vers mon propre cœur. J'ai
avancé, le regard ancré dans le dos de ceux
qui m'ouvraient la route. Morts ou vivants.
Sans visage, ils continuaient à œuvrer. J'ai fait
confiance à leurs pas pour mettre les miens.
Je me suis vue. Et je n'ai plus eu peur. J'ai
cessé de clouer mon regard au sol, aux murs.
J'ai appris à avoir la tête haute.
J'ai pu regarder les autres.
Je n'ai pas les épaules larges, moi. Je sais
que le chemin que j'ouvre dans mes livres
est étroit mais c'est le mien. Aujourd'hui,
à chaque texte j'écarte un peu plus les bras.
J'essaie. C'est comme ça que ma vie vaut
la peine. Pas autrement."
3

La lecture a été pour moi quelque chose de fondamental. Dans les premières tragédies que j'ai lues, je me suis reconnue, il y avait enfin des mots qui sonnaient juste à mon oreille. Peu importent le style et la difficulté. Je voudrais aussi m'arrêter là-dessus. Je ne crois pas à la facilité ou à la difficulté des textes : je crois à l'entrée dans le texte.

Un exemple très simple que j'ai vécu à Bobigny, et où mes élèves de 4ème ont lu La Métamorphose de Kafka, l'illustre. Comment l'ont-il lue ? Ils l'ont lue parce que je préparais des tables de livres et parce que je ne conçois pas un lieu d'enseignement de la langue sans qu'il y ait du texte présent, concret, à la portée des élèves. Il y avait donc les tables de livres que j'alimentais avec mes lectures, avec ce que je trouvais bon pour eux, des choses variées, des textes très courts, des textes plus importants en nombre de pages et ils avaient le droit de se lever, d'aller lire parce que je crois qu'il n'y a rien de plus essentiel que de lire. Donc ils avaient ce droit-là, avec des règles très précises : on ne dérangeait personne, on ne faisait pas de bruit, on prenait son livre, on avait le droit de s'installer et de lire. J'estimais que ce que je racontais à ce moment là n'était pas plus important que ce qui pouvait se trouver dans un livre, et que la lecture était bien aussi importante que mon cours ou ma parole. Ils pouvaient très bien venir me voir ensuite, ce qu'ils faisaient, pour pouvoir m'entendre. Ils ont donc lu, je leur en lisais aussi des passages, et je leur ai lu les débuts de La Métamorphose.

Après un atelier d'écriture, où je leur avais expliqué que Kafka avait écrit une lettre à son père, lettre qu'il ne lui avait jamais donnée, nous avions travaillé sur la lettre qu'on aimerait écrire, mais qu'on ose pas écrire. Ils s'étaient étonnés : "comment ? un auteur, un écrivain qui n'ose pas donner une lettre à son père ? " C'est cela qui avait créé une accroche. J'ai commencé par leur lire le début du livre en pensant que je leur lirai une page, deux pages et puis que je m'arrêterai. Pas du tout. Ils demandaient la suite. Je leur en ai lu un peu plus, et puis j'ai arrêté et leur ai dit que s'ils voulaient la suite - les vacances de Pâques arrivaient -, ils la liraient eux-mêmes. Il y en a eu 18 sur 24, je m'en souviens, parce que pour moi, c'était extrêmement important : 18 sur 24 l'on lue et en ont parlé à leurs camarades ou en ont lu des extraits. Ces élèves, tels qu'on les voit aux actualités télévisées avec leur jogging, le langage qu'on connaît dans les rues, etc., ils peuvent tout à fait entrer dans Kafka et dans bien d'autres choses encore.

On peut parfaitement être exigeant dans les contenus si, et seulement si, on a d'abord vraiment compris qui est en face de nous. J'utilise comprendre, au vrai sens du terme, c'est-à-dire "prendre avec" au sens étymologique de connaître, "naître avec". Si j'avais annoncé au tout début de mon année scolaire "nous allons lire en lecture suivie La Métamorphose de Kafka", je serais allée au devant de l'échec et j'aurais eu toutes les difficultés du monde à les faire entrer dans le texte. Alors qu'ils le pouvaient, mais il fallait trouver un chemin pour y arriver.

Maintenant, que peut-on proposer à des enseignants qui n'ont pas forcément derrière eux une expérience, ou qui ne disposent pas d'un outil déjà peaufiné ? Ils peuvent faire appel à quelqu'un : un partenariat peut s'ouvrir avec un écrivain, puisqu'on appelle quelqu'un qui publie un écrivain. C'est ce que je fais quand je vais dans les classes.

Je voudrais rapporter deux expériences récentes. L'une concerne des jeunes adultes - 18-25 ans - qui sont en ce que l'on appelle DFI (Dynamique de formation insertion), c'est-à-dire que ce sont des gens qui ont lâché l'École depuis longtemps, qui ont un très faible cursus scolaire et dont la plupart se retrouvent véritablement à la rue. C'est une population en très grande difficulté, en grand désarroi. On m'a demandé d'intervenir à Aubagne et j'ai fait trois jours d'atelier d'écriture avec eux, suivis d'une journée le mois suivant. L'autre est une expérience que j'ai menée l'année dernière à Épinay sur Seine, dans une ZEP, endroit dit difficile etc., cette fois avec une enseignante comme partenaire, avec une classe de troisième pendant six séances d'écriture. Dans ces deux expériences finalement, et dans toutes les expériences que je mène en atelier, qu'est ce qui m'importe ?

Nous posons la question de la prévention de la violence. Je crois qu'il n'y a pas pire violence que le manque à être. Celui qui va exprimer une violence est quelqu'un qui ne se sent plus sujet de rien du tout, c'est-à-dire qu'il n'a plus une identité posée quelque part. Quand on n'est pas sujet, en face de soi on n'a que des objets, et on peut considérer un autre être humain comme un objet. Cela peut mener à tous les fascismes et nous savons très bien comment tout cela peut se mettre en place, lentement mais sûrement. Effectivement, il y a des élèves qui, dans les cours d'Écoles, "fascisent" d'autres élèves, qui deviennent les victimes. Celui qui, à un moment, s'instaure comme le bourreau, est celui qui a du manque à être. Quand on est sujet, on ne peut pas considérer quelqu'un d'autre comme un objet, et ça, c'est fondamental.

Pour moi, l'acte d'écrire est un acte qui remet profondément un être humain dans sa position de sujet. L'acte d'écrire et ensuite l'acte de montrer, de donner à lire, signifie que l'on a signé. Il y a là une instance extrêmement importante, l'instance de la signature. La signature sous-entend l'adresse, on signe donc on adresse son écrit à quelqu'un. Les élèves qui ont écrit, par exemple au cours de ce que j'intitule "Lettre à cœur ouvert", ont signé leurs textes, c'est très important. Je répète que je crois qu'écrire est quelque chose de fondamental pour pouvoir se situer en tant que sujet. Mais écrire n'est pas forcement facile et la question du lieu, du lieu "École", se pose.

L'École est un lieu périlleux, éminemment périlleux, c'est peut être pour cela aussi que c'est un terrain sur lequel on va trouver des manifestations de la violence. Pourquoi l'École est-elle un lieu périlleux ? Parce que c'est, par définition même, le lieu où l'on va vers l'inconnu. On n'apprend que ce qu'on ne sait pas. Autrement dit, aller à l'École, c'est se mettre en face de quelque chose d'inconnu, qu'il va falloir comprendre, prendre avec soi. Comment faire ce pas-là, si on n'est pas sujet de quelque chose de sa vie, de son existence, si on n'est pas un sujet ? Quand on n'a pas d'identité forte, installée, tranquille, dans une sécurité que j'appellerai ontologique, comment faire ce pas vers l'inconnu ? On n'y arrive pas, donc on met en place toutes les formes de résistance possibles, comme par exemple l'inertie, ce qu'on appelle la paresse, à laquelle je ne crois absolument pas, la paresse étant une forme de résistance inerte.

Il peut également y avoir les manifestations de rejet qui vont se dérouler pendant ou en dehors des cours et qui peuvent effectivement aller, si ça s'aggrave, jusqu'à une expression de violence, parce que le sujet qui est mis en danger, qui déjà n'est pas suffisamment sujet va se défendre, et sa façon de se défendre sera celle-là. Pour moi, ce sont des choses très importantes à comprendre et à envisager véritablement pour pouvoir mener des actions efficaces, qui ne soient pas que des actions ponctuelles. On peut multiplier les stratégies pour qu'aucune situation de conflit n'ait jamais lieu, mais c'est impossible, et on ne peut pas mettre un policier derrière chaque élève, c'est impossible aussi. Il faut donc bien qu'à l'intérieur de l'élève, une responsabilité se soit fait jour, c'est-à-dire qu'il se reconnaisse comme semblable, qu'il se reconnaisse comme sujet. À partir de là, on a une chance pour qu'il se sente une responsabilité. Écrire un texte c'est mettre tout cela en jeu, et c'est un grand pas. Quand on écrit, c'est soi-même qui écris. On écrit à propos de soi ou des autres, mais on écrit, on signe et on adresse son écrit. Ce n'est pas rien. C'est dans cet esprit que je travaille.

L'expérience d'Aubagne a été difficile pour moi. Au départ, je me suis vraiment demandée si j'y arriverais. Il y avait un groupe de jeunes adultes et, très vite, j'ai vu que les relations avec eux passaient bien. Ils m'ont acceptée car ils me sentaient suffisamment semblable. J'ai pu leur parler de mon travail, de ce que je faisais en écriture. Mais je sentais qu'en même temps, on n'irait pas plus loin. Quand j'ai voulu commencer un travail, j'ai vu à ce moment là deux élèves, un surtout, qui commençaient à manifester une résistance extrêmement forte, avec des plaisanteries, des interjections, tout ce que les professeurs connaissent très bien. J'ai décidé de commencer par le souvenir d'une joie. Je leur ai demandé un texte court, je savais qu'il ne fallait pas demander beaucoup. On connaît tous des petits moments heureux dans notre vie et nous allions nous appuyer là-dessus pour engager une petite sécurité intérieure et aller plus loin.

Je les ai plongés dans un abîme : ils n'avaient pas vécu beaucoup de moments heureux, semblait-il. Je suis passée les voir individuellement et l'un m'a dit "ça remonte à trop loin". Il a fini par évoquer un vélo, histoire vraie ou pas je n'en sais rien, toujours est-il qu'il a décrit un vélo qu'on lui avait donné à Noël. Je passe ensuite au plus perturbateur et je lui demande s'il se rappelle quelque chose d'heureux. Sur sa feuille se trouvent deux "choses" barrées, noircies, et où je devine "j'ai eu deux filles"... Je reste perplexe devant cette phrase, me demandant ce qu'il veut dire. L'entend-il au sens sexuel ? Mais vu son allure de "coq de village", il aurait plutôt mis cinquante que deux…

Qu'a-t-il voulu dire ? "Eh bien j'ai deux filles, j'ai deux enfants". Je suis sidérée : comment, lui, qui fait l'enfant depuis que je suis arrivée, est père de deux enfants ? À ce moment, il ne peut pas écrire cela, ne peut que tout noircir et dit " je ne peux pas mettre cela, c'est trop personnel ". Il écrit à la place : "ce qui m'a fait plaisir, c'est d'avoir eu ma plus belle et grosse voiture, c'est une Laguna 2.2 Tdi, j'avais 19 ans et en plus, elle était en règle." Je n'ai pas vu immédiatement que dans cette petite phrase, il y avait bien des choses. Il reparlait de sa paternité, il reparlait de ses deux filles : la grosse voiture, la Laguna, c'est 2.2, il avait 19 ans, c'était l'âge qu'il avait à la naissance de sa première fille et l'histoire des règles, que l'on peut voir de différentes façons. Je ne me suis pas rendue compte qu'il reparlait de la même chose et que cette paternité était la source de toute cette violence qu'il manifestait.

Le lendemain, en les retrouvant, je fais le travail que j'ai l'habitude de faire, je travaille cette fois sur les peurs. Parce que je crois que quelqu'un qui n'est pas sujet, qui manifeste de la violence est quelqu'un qui a profondément peur, qui est en faille profonde. Et donc, à défaut de cette puissance intérieure qui vient d'être sujet, c'est quelqu'un qui va chercher le pouvoir. Il y a une grande différence entre prendre le pouvoir sur quelqu'un ou sur quelque chose et ressentir une puissance intérieure qui nous permet d'être tranquille et même quelquefois de subir des assauts agressifs sans y répondre immédiatement par la violence. Cette prise de pouvoir sur autrui qu'est souvent la violence, cette manifestation de la violence, je la travaille toujours par l'écriture des peurs. Je le fais généralement en demandant de citer des peurs, puis en les écrivant au tableau, de façon à ce qu'elles soient mises à distance, qu'elles soient écrites et qu'on les regarde toutes ensemble, et de loin ; qu'elles deviennent un objet qu'on puisse regarder avant de pouvoir en écrire quelque chose.

J'ai donc noté ce qu'ils me disaient : j'ai peur des bagarres d'hommes, j'ai peur de vieillir, j'ai peur de donner, j'ai peur du noir, j'ai peur de rester seul, j'ai peur de la souffrance, j'ai peur de moi-même, du malheur, de me dévoiler, décevoir, du destin, de l'après-vie, de la violence, j'ai peur d'aimer, de faire confiance, de perdre, de mes sentiments, de faire du mal à une personne, d'échouer, de quitter mes parents, de perdre des personnes chères, de la mort, du changement, de la guerre, de la vie et des gens que je ne connais pas, etc. Une fille a dit "j'ai peur de me marier" et elle a ajouté "j'ai peur d'accoucher".

Et à ce moment là, Karim, le garçon qui avait eu les deux filles, s'est lancé dans un récit que je n'attendais pas. Il est passé par l'oral et non par l'écriture, et il a raconté l'accouchement de sa compagne. Je n'ai jamais entendu un aussi beau récit. Jamais je n'aurais pensé que ce garçon-là aurait ces mots-là pour dire les choses. En réalité, tous ces jeunes gens ont un vocabulaire, mais il ne sort pas, comme s'ils avaient honte de parler ce langage-là. Il a trouvé les mots pour dire la veine qui battait sur le front de sa compagne, c'était magnifique et il a dit " quelle force ont les femmes quand elles accouchent ! ". Et c'était un autre, par rapport à celui que j'avais vu la veille. Il a pacifié le groupe, car dans la langue, dans la parole, il s'était accouché lui-même de sa paternité, il venait de se rendre vraiment père de ses deux filles devant ses camarades. La veille, les autres savaient qu'il était père, mais cela engendrait des petits sourires, comme quelque chose d'un peu honteux, et tout d'un coup, il était vraiment devenu père dans la langue. Cela a vraiment été une avancée extraordinaire et je crois profondément que les mots servent à ça.

Ce que j'ai fait là, je ne pouvais pas le faire il y a vingt ans, parce que je n'avais pas encore acquis ce que j'ai acquis depuis pour me permettre de vivre ça, et pour pouvoir le récupérer dans l'atelier. C'est une chose qu'il serait sans doute difficile à un enseignant de faire seul dans sa classe et c'est peut être là qu'un partenariat peut être intéressant. Quelqu'un d'extérieur, qu'on ne reverra pas, qui a ce statut de la personne qui passe, statut très important peut faire émerger ce que l'enseignant lui-même, au jour le jour dans sa classe, aurait plus de mal à faire venir. Ce qui pour autant n'enlève rien à l'enseignant, bien au contraire. L'enseignant qui est là avant, pendant et après, est le garant que cette chose-là a bien eu lieu. Il a entendu, il a vu, il sait. Et les élèves savent qu'il sait. C'est extrêmement important, le garant assure la pérennité de quelque chose en amont et en aval. Donc, dans ce partenariat, on peut faire émerger des choses. Dans le cas précédent, Karim ne faisait pas face, socialement, devant les autres, à sa paternité.

J'ai rencontré d'autres membres du groupe au Salon du livre d'Aubagne et ils m'ont fait part de leur projet d'aller au Salon du livre de Paris pour rencontrer d'autres écrivains. La boucle est bouclée : j'ai rempli mon office qui était d'ouvrir un chemin dans cette langue qui n'était pas pour eux, alors qu'ils peuvent très bien y accéder et ils vont s'ouvrir à d'autres en mettant en place un véritable projet. Je retourne ensuite les voir pour mettre en forme certains de leurs écrits. Le travail de mise en forme est extrêmement important. Il y a d'abord le texte brut où je laisse faire, et ensuite la mise en forme, et pas l'inverse. Très souvent, dans un cours de français, on parle de mise en forme avant que le matériau ne soit venu. Dans un atelier, on fait l'inverse, on fait venir le matériau et, après, on choisira la forme en fonction du matériau.

Ce travail, donner forme à ses émotions, les plus négatives soient-elles, c'est se donner une chance de vivre, sans avoir à passer à l'acte. Et c'est là où le travail que demande l'écriture est une mise en forme. Pour écrire, et je le sais pour l'avoir fait, pour écrire l'attaque de la prison décrite précédemment, il m'a fallu énormément de travail parce que je ne pouvais pas écrire quelque chose de vivable et de partageable avec autrui. Avec un premier jet, ce n'était pas possible. Il y avait du travail à faire, il a fallu du temps et des outils. C'est là que tout le cours de français vient alimenter l'atelier.

J'ai eu la chance d'avoir une partenaire extraordinaire pour l'opération "Lettre à cœur ouvert". Cette enseignante était convaincue que quelqu'un d'autre pouvait apporter quelque chose dans son cours. Il est très important que les enseignants soient véritablement preneurs, qu'ils ne se sentent pas dépossédés. C'est très difficile car l'enseignant de français est là pour faire lire et écrire, alors pourquoi faire venir quelqu'un d'autre ? Le quelqu'un d'autre vient parce que c'est sa passion et parce qu'il vit de cette chose-là, et parce qu'il la travaille chaque jour. Et je crois que c'est une vertu qui peut venir multiplier, épanouir ce qui se passe avec le professeur conscient de son travail. Cette enseignante avec laquelle j'ai travaillé a pu mettre les outils de la langue au service de l'atelier : le travail de conjugaison du passé simple prenait sens parce que nous en avions besoin, parce que nous voulions que nos textes soient les meilleurs possibles, qu'ils soient justes. À nouveau, je travaille beaucoup sur la justesse, je ne parle jamais de justice avec les élèves, je parle juste de la recherche de la justesse. Qu'un mot soit juste, que ce soit vraiment celui-là, que le rythme de la phrase soit vraiment le rythme dans lequel ils ont envie de dire quelque chose. Ça, c'est le travail de la langue. C'est un travail très profond, c'est un travail qui demande de se connaître soi-même. Parce qu'il faut choisir. Choisir, c'est devenir sujet, on ne peut pas choisir quand on n'est pas sujet.

Dans le groupe d'Aubagne se trouvaient Karim et aussi une jeune femme qui s'appelle Mathilda. Elle avait été esclave à Mayotte, mais je ne le savais pas. Elle était incapable de choisir un mot : quand je lui demandais de choisir, elle me répondait, avec un grand sourire : "comme vous voulez Madame". Elle ne disait que cela. Je suis donc passée par l'écriture, c'est moi qui ai écrit, je lui ai demandé de raconter, de faire ce que je fais souvent quand on a travaillé sur les peurs, d'inventer ce que j'appelle "la bonne personne". Je l'ai fait aussi pour "Lettre à cœur ouvert". On peut s'inventer une "bonne personne" et se construire une sécurité avec l'écriture et cette "bonne personne" ; se dire ce qu'elle nous dirait pour que ça aille bien dans notre vie. L'écrire, c'est déjà énorme, parce que ça fait exister un peu de cette sécurité et on se la donne soi-même, à soi-même. La bonne personne de Mathilda est une femme, elle est jeune, elle vit dans une maison, et celle-ci n'est pas en France, mais en Afrique. Mon travail consiste à questionner et à demander : comment est la maison ? Est-elle grande ? Petite ? Pour que Mathilda entre dans son propre imaginaire et qu'elle devienne sujet de cette capacité visionnaire que nous avons tous et qui nous fonde comme être humain.

C'est cette capacité visionnaire qu'est l'imagination. Celui qui peut se fier à son imagination peut avancer dans la vie, peut rêver d'un autre monde, peut rêver d'autre chose que ce qu'il vit au quotidien et peut essayer, petit à petit, de s'approprier cet autre monde. Donc sa maison est grande, belle, avec une salle de bain marron et des toilettes. Le toit de la maison est en tôle avec deux pentes. C'est une maison de plain-pied. Autour de la maison, il y a un jardin. Ce sont des choses très concrètes, d'ailleurs je ne travaille que sur des choses très concrètes, je ne centre pas directement sur la personne, je commence par l'entourage. Quand j'écris un texte, je bâtis une maison pour que des gens puissent y rentrer et y vivre ce que leur imaginaire va donner en représentation.

Je fais la même chose en atelier, j'essaie de faire en sorte que ces enfants, que ces adolescents, qui peuvent être des gens devenus violents, puissent se construire des choses avec les mots et qu'ils puissent entrer dans ces lieux sécurisants avec les mots. C'est ce qu'a fait Mathilda qui fait partie de ceux qui sont venus au Salon d'Aubagne. Elle a osé venir dans un lieu réservé habituellement à d'autres, où il y a des gens qu'elle ne connaît pas, elle a osé venir jusqu'au stand, parler de lecture, feuilleter des livres, repartir. Ce sont des petites choses extrêmement importantes.

Dans l'atelier d'Épinay-sur-Seine, nous avons travaillé sur le désir, sur ce qu'on voudrait faire de sa vie, ce qui a donné un premier texte. Nous avons ensuite travaillé sur les peurs, sur la "bonne personne" et puis je leur ai proposé de s'écrire une lettre pour "quand ils seraient grands", puisqu'ils allaient quitter le collège. Pour la dernière séance, dans le cadre de la mise en forme de ce travail, nous avons choisi la mise en scène de cette lettre. Il fallait leur proposer des fictions possibles. Certains ont trouvé cette lettre dans un déménagement, d'autres dans leur boîte aux lettres, ça leur permettait de mettre de la distance. Si on veut que quelqu'un commence à être sujet, il faut lui donner de l'espace, de l'espace mental. Si on est trop collé, on ne peut pas être un sujet. Il faut aussi savoir donner à l'autre l'espace dont il a besoin. C'est l'espace de la fiction. L'autobiographie est un exercice extrêmement difficile. Pour partager une autobiographie, pour que ce ne soit pas un indécent journal ouvert à tout le monde mais que ce soit un texte où les autres puissent se reconnaître, quelle que soit l'histoire, c'est un exercice très difficile.

La fiction est là pour offrir un éventail qu'on peut ouvrir et les élèves ne s'en sont pas privés. Il y avait dans cette classe en particulier un jeune homme qui venait des pays de l'Est et qui avait une jambe artificielle à cause d'une bombe. Il a fait un texte remarquable où il parle d'une maison détruite et, lorsqu'on l'a côtoyé, on sait qu'il parle de lui lorsqu'il parle de cette maison détruite, inhabitée, vide, une maison qui a été belle mais qui ne l'est plus, il parle de lui. Or il se redonne cette maison avec l'écriture. Il se redonne la lettre et se redonne tout un futur. S'il y a une vertu dans la littérature, elle est là. Ce n'est pas pour rien que les régimes totalitaires ont toujours voulu mettre un couvercle sur la littérature. Elle est source de liberté, de force. Cela, je le crois profondément et je le vis.

 

 

  1. Nancy, 2004.
  2. Éditions Thierry Magnier, 2003
  3. Comme on respire, op.cit.

Prévention de la violence en milieu scolaire 2003-2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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