Séminaire « Prévention de la violence en milieu scolaire »

L'École : un lieu important de la lutte contre l'ethnicisation du lien social(1)


Joëlle Bordet, psychosociologue au centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), Paris


Mes propos s'appuient sur différents travaux menés dans le cadre de l'Éducation nationale et avec les autres institutions ayant un rôle éducatif au sein des quartiers d'habitat social.

Nous avons créé, pendant deux années, des stages, en formation continue, pour l'inspection académique de Créteil, ayant pour objet l'un, "Les relations filles/garçons dans le quartier et à l'École", l'autre, "l'environnement social du quartier et les rapports avec l'École". Ces deux stages ont permis de mieux identifier les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les enseignants des collèges, et en particulier, les réactions que cela peut engendrer.

Par ailleurs, nous menons à Garges-lès-Gonesse une recherche action depuis deux ans avec l'ensemble des partenaires de l'Éducation de la ville (les quatre collèges de l'Éducation nationale, le point "Écoute Jeunes", la Protection judiciaire de la jeunesse, les deux clubs de prévention spécialisée, les chefs de projet "Politique de la Ville", le responsable du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), et trois associations d'habitants menant des activités d'aide aux devoirs). Cette recherche action a pour objectif " Mieux analyser les risques de rupture des adolescents avec l'École et identifier de nouvelles formes de coopération permettant de prévenir ou de réagir aux situations de rupture". Enfin nous avons animé, avec Jacqueline Costa-Lascoux, un séminaire interministériel sur le thème "Émergence de la question ethnique - tabou et affirmation dans le lien social" pendant deux ans, pour construire une réflexion collective des services publics sur ce thème et créer de nouvelles formes de ressources.

Nous faisons aussi référence dans cette communication à une recherche action menée à Saint-Denis avec la direction de la jeunesse, les clubs de prévention et les référents santé-ville à propos des identités sociales et politiques des jeunes. En effet, lors des entretiens menés auprès de quarante cinq jeunes ayant entre quinze et vingt ans, les personnes interviewées ont souvent parlé de l'École et expliqué l'importance de celle-ci dans leur vie et dans leur parcours.

Les réflexions proposées ici sont établies en référence à ces travaux et mériteraient d'être soumises et mises en débat collectivement.


Des situations éruptives de la part des élèves faisant l'objet d'interprétations stéréotypées

Depuis de nombreuses années, mener un travail d'enseignement, assurer le droit à la scolarité pour certains élèves vivant dans les quartiers d'habitat social constitue un enjeu très difficile pour l'ensemble des professionnels des Écoles. Les collèges sont le lieu d'enjeux particulièrement vitaux pour les élèves ; moment critique de la socialisation, ils sont aux prises avec toutes les ouvertures et les sollicitations possibles.

Pour un certain nombre d'entre eux, le quartier devient un espace de vie et d'implication important. Nos travaux 2 à propos de ces adolescents ont montré que ces jeunes ont alors souvent une vie à facette. Les codes, les normes, les valeurs en jeu sur ces différentes facettes ne sont pas les mêmes ; souvent, les jeunes se structurent en s'adaptant à chaque espace-temps et utilisent au mieux les interlocuteurs de chaque facette. Cette structure de socialisation en clivage a de fortes conséquences sur leur évolution personnelle. Divisés entre plusieurs espace-temps, il leur est difficile de construire une réflexibilité sur eux-mêmes. Les jeunes pris dans ces divisions sont souvent très opportunistes mais ils ne sont pas stratégiques.

Les rapports de langage sont eux-mêmes significatifs de ces divisions. Souvent, dans l'échange avec eux, nous avons constaté qu'ils s'expriment dans des langues quasi-différentes à l'École, dans la famille, dans le quartier. Le rapport au langage, à la fois comme analyseur et comme levier de transformation, constitue un enjeu éducatif central, à la fois pour l'École et pour l'ensemble des partenaires éducatifs. Nous pensons aux travaux menés par J.-P. Goudailler 3 à ce propos et à ses apports sur le champ de l'Éducation. Souvent les jeunes visent à maintenir autant que possible leur adaptation à cette division des espaces-temps. Pourtant, parfois, ces adolescents à l'École ne peuvent plus tenir cette distinction : leur culture, leurs noms, leurs modes de défense au sein du quartier font alors irruption sur la scène scolaire à la fois en acte et en paroles.

Les analyses de situations montrent que, pour les enseignants, ces irruptions sont particulièrement difficiles à vivre car elles font éclater les codes et les normes de l'École. Elles font irruption et sont souvent interprétées comme intentionnellement violentes. Les enseignants, aux prises avec ces violences difficiles à vivre, réagissent alors parfois de façon défensive ; des stéréotypes présents en chacun d'entre nous font alors retour et contribuent à créer des moments de rupture. Nous pensons à cette étude de cas traitée lors d'un stage, où une conseillère d'orientation fait état d'une situation dans un lycée professionnel où les jeunes hommes sont largement les plus nombreux. Depuis le matin elle travaille avec une dizaine de jeunes filles. À la récréation, une quinzaine de jeunes garçons font irruption dans la classe et disent : "il y a des meufs ici". La conseillère d'orientation exprime alors sa peur et dit dans la foulée "comment elle a protégé ces têtes blondes contre l'envahissement d'une horde à têtes brunes", expression qui, elle-même, avait dépassé sa propre intention. Cet exemple est significatif des difficultés rencontrées par les adultes dans ce contexte, et les réactions stéréotypées que cela peut engendrer.

Ce problème n'est pas spécifique aux adultes travaillant dans le contexte de l'École ; de nombreux animateurs travaillant au sein des quartiers ont fait référence à ce processus. En effet, la première reconnaissance par les jeunes eux-mêmes de tout adulte s'adressant à eux, est à la fois stéréotypée et totalement affective, voire pulsionnelle. Le travail à mener, pour tout éducateur intervenant dans un quartier, est progressivement de ne plus "être pris pour un gaulois, ou pour un beur", mais de devenir un professionnel exerçant un rôle par rapport à eux.

Enjeu difficile, toujours à renouveler, d'autant plus que ceux-ci souvent, n'exercent pas un rôle social reconnu, mais se désignent et sont d'abord désignés dans une approche stéréotypée. Il n'est donc pas étonnant que cette dichotomie, approche stéréotypée, se poursuive avec les enseignants. Pour autant, les enseignants très souvent ne sont pas prêts à repérer ce phénomène et il est difficile de le transformer. Plusieurs facteurs y contribuent : seuls, face au groupe d'élèves, ils ne peuvent que réagir, sur un mode défensif ; il existe peu de lieux où ces situations quotidiennes sont reprises et analysées. Eux-mêmes, au même titre que les élèves, doivent respecter les rôles établis ; pourtant, face aux difficultés, il est parfois bien difficile de les tenir. Au-delà de la relation inter-individuelle, cela met en jeu l'équilibre complexe de ce lien existant de fait entre l'École et le quartier.


L'idéal communautaire religieux, nouvelle dimension de la socialisation des adolescents, met en difficulté des enseignants et des responsables de collège

Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nier l'importance de l'idéal communautaire religieux pour certains jeunes, filles et garçons. Pour autant, nos travaux auprès d'eux montrent qu'il n'est pas univoque ; les mêmes jeunes se référent en même temps à plusieurs champs de valeurs et de normes. Il est très important de l'analyser et de répondre, de façon à la fois politique et éducative, à cette référence. Les manifestations de cet idéal communautaire religieux sont multiples : édictions de nouvelles normes alimentaires, importance de la prière, port du voile ou de signes vestimentaires affirmant cette appartenance, refus parfois de la mixité. Autant de manifestations souvent difficiles à négocier dans la vie sociale, en particulier à l'École ; l'édiction de la loi sur les signes vestimentaires prouve l'existence du problème pour la société. Cependant, ne pas enfermer les jeunes dans leur propre croyance et leur propre affirmation, suppose de comprendre plus en profondeur les processus d'identité et de socialisation de ces adolescents, pour créer des modes de réponse qui ne s'adressent pas qu'au mode de manifestations visibles. En l'état actuel de nos analyses, nous proposerons plusieurs réflexions :

Les enquêtes menées à Saint-Denis, et les prises de paroles des jeunes lors de débat public, montrent que certains d'entre eux établissent un continuum entre le risque de l'exclusion en France et la situation des jeunes Palestiniens telle qu'ils se la représentent. Ils créent un espace projectif qui demande d'être interrogé, travaillé. Les démarches menées à propos du confit au Moyen-Orient permettent, lorsqu'elles réinterrogent la projection initiale, de transformer cette première position et d'aider les adolescents à entrer dans un autre dialogue avec l'histoire et le politique.

Aujourd'hui, les prises de position, les travaux menés à l'École à propos des enjeux géo-politiques, historiques, mais aussi anthropologiques et philosophiques, sont très importants. L'École est un lieu de référence majeur pour eux ; lors des entretiens, beaucoup d'adolescents parlent de leurs découvertes d'auteurs, d'œuvres littéraires ou philosophiques et de l'importance que cela représente pour eux. D'autres soulignent leurs difficultés à exprimer leur personnalité dans le cadre de l'École. Pour tous, l'École est un lieu de socialisation et de construction important de leur représentation du monde et de leur place. Le dialogue par rapport à la croyance, à la loi, au sens réel et symbolique, aux appartenances, aux destins singuliers et collectifs, constitue un enjeu éducatif pour tous les adultes, en particulier pour les enseignants. Les postures à construire, par rapport à ces thèmes de réflexion, ne peuvent être que progressives et tâtonnantes. Il est important d'éviter les positions de fermeture, et de continuer à ouvrir des espaces d'échanges, et parfois de confrontations.

De nombreux jeunes adultes, après de multiples expériences, dont certaines caractérisées par l'échec, parfois la dépréciation, s'identifient à cet idéal communautaire religieux. Ils ne sont pas tous d'origine musulmane mais épousent cette religion qui leur confère un nouveau mode d'appartenance, à la fois fusionnel et contenant. La morale, les règles à respecter, les sentiments de revanche sont très présents dans ce nouvel espace collectif.

Nous sommes face à des situations tout à fait inédites : affirmation de codes liés à la pureté et à la religion dans l'espace public du quartier, modes de contrôles renforcés de la présence féminine. Ces codes cohabitent avec d'autres plus anciens, significatifs des générations passées. Ce nouvel espace de socialisation influence les adolescents et établit des rapports complexes avec celui de la "microsociété de survie" caractérisée davantage par les leaderships de trafics, de consommation de hasch, et par la recherche de "plans à réaliser" entre pairs. Les jeunes ne sont plus, pour beaucoup d'entre eux, à l'École. Cependant, ces espaces de socialisation, internes au quartier, influencent la vie des plus jeunes. Notre recherche sur le rapport légal-illégal chez les adolescents montre la nécessité de repenser les modes de protection et la réaffirmation de la loi comme limite, mais aussi comme confrontation protectrice. L'École est un lieu important de socialisation où les enfants peuvent découvrir la loi, le risque et l'exercice de la norme mais aussi le débat, la démocratie. Ces enjeux sont difficiles à tenir au quotidien et supposent une grande solidarité des adultes et une capacité à dialoguer avec les jeunes. Éviter le repli, dans la microsociété de survie, nécessite de permettre aux jeunes une scolarité, la meilleure possible, et de pouvoir vivre des situations de réussites. L'École, même si elle n'évite pas les discriminations et les difficultés face au travail, tient un rôle central à ce propos.

Nous conclurons en soulignant l'équilibre toujours difficile à tenir entre l'ouverture et la fermeture de l'École face à l'extérieur, en particulier par rapport au quartier. Une École sanctuaire risque de ne plus être un lieu de transformation de la socialisation des adolescents ; ils peuvent alors s'enfermer dans les facettes spécifiques à la vie du quartier. À l'inverse, une École trop ouverte risque d'être en grande difficulté, les modes de socialisation internes au quartier risquent alors d'exercer des formes de domination territoriale. L'École, pour être un lieu protégé et d'hospitalité, doit à la fois être ouverte et fermée, pour favoriser une socialisation où les enjeux et les codes du quartier, des familles, peuvent être mis en lien avec ceux vécus à l'École. Tenir un tel enjeu peut aider à éviter la constitution de nouveaux espaces de fermeture et ouvrir les adolescents à d'autres itinéraires.

 

 

 

  1. Toulouse 2003.
  2. Les jeunes de la Cité, PUF, 1999, coll. Le Sociologue
  3. Dictionnaire Comment tu tchatches ?, Maisonneuve et Larose, 2001

Prévention de la violence en milieu scolaire 2003-2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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