Colloque « De la mixité à l'égalité dans le système éducatif »

Conclusion du colloque


Nicole Belloubet-Frier, rectrice de l'académie de Toulouse, présidente du comité interministériel de pilotage de la convention de février 2000 pour la promotion de l'égalité des sexes dans le système éducatif

Le déroulement de ce colloque a répondu à une double volonté.

En premier lieu : la volonté de conduire une analyse des actions mises en oeuvre au titre de la convention depuis février 2000 par les signataires ; le but était de valoriser et de mutualiser le travail effectué. Il s'agissait aussi de renforcer l'amalgame - condition d'une nouvelle dynamique - entre les primo-signataires et les néo-signataires, en fusionnant les questionnements et les apports méthodologiques des uns et des autres.

En second lieu : la volonté de définir de nouvelles perspectives de travail pour les années à venir, en prenant soin d'intégrer les préoccupations des nouveaux partenaires et en abordant des sujets non évoqués dans la convention tels que mixité et laïcité. Il s'agissait notamment de parvenir à construire une culture commune de l'égalité et d'impulser un partenariat effectif entre l'ensemble des parties prenantes de la convention, en vue de la réalisation d'objectifs de progression mieux définis, sinon quantifiés. De la sorte, en s'appuyant sur la forte assise interministérielle qui est la sienne, sur la dynamique qui l'anime et les synergies qu'elle autorise, la convention pour la promotion de l'égalité des chances du 25 février 2000 revisitée continue à fournir le cadre d'une action pertinente pour les acteurs qu'elle rassemble, en cohérence avec les principes de la Charte de l'égalité entre les hommes et les femmes.

Un colloque qui a réaffirmé et revisité les axes de la convention pour l'égalité des chances

Ce colloque a rappelé leur intérêt et leur articulation.

Les pratiques de l'orientation et l'élargissement des choix professionnels des filles et des garçons

Si tous les constats indiquent que les filles élargissent beaucoup moins leurs choix professionnels que les garçons, ces derniers sont cependant concernés par la diversification des choix. Ils le sont d'une part à cause de leur faible présence dans le domaine des lettres, de l'enseignement, du social, du paramédical, de l'agriculture, de la culture, de certaines filières de la justice et d'autre part à cause du rôle qu'ils ont à jouer quant à l'acceptation des filles dans les filières où elles sont peu nombreuses.

Si tous les constats indiquent que les filles élargissent beaucoup moins leurs choix professionnels que les garçons, ces derniers sont cependant concernés par la diversification des choix. Ils le sont d'une part à cause de leur faible présence dans le domaine des lettres, de l'enseignement, du social, du paramédical, de l'agriculture, de la culture, de certaines filières de la justice et d'autre part à cause du rôle qu'ils ont à jouer quant à l'acceptation des filles dans les filières où elles sont peu nombreuses.

S'il est difficile d'élargir les choix professionnels, cela reste éminemment nécessaire. Cet objectif conjugue les destins individuels et collectifs. En effet, d'une part en levant des contraintes qui n'ont pas lieu d'être sur des trajectoires individuelles, on augmente le degré d'autonomie et de liberté de chacun. D'autre part, en agissant ainsi, on diminue le préjudice social, intellectuel, économique qu'entraîne une telle discrimination, consciente ou inconsciente, au détriment de l'intérêt général. Des talents et des mérites découragés ou non valorisés, sous un prétexte sexiste, sont des talents et des mérites perdus pour tout le monde, perte spécialement grave dans certains domaines, comme par exemple celui de la recherche scientifique. C'est la mise en exergue de la polyvalence des personnalités, de la lutte contre les stéréotypes, la volonté de privilégier des carrières construites dans un cadre mixte qui y porteront remède. La somme des volontés et des actions conjuguées en vue de cet objectif doit donc s'appliquer sans relâche. Les partenariats seront en ce sens encouragés non seulement avec les régions, chargées de l'information sur les métiers et de l'orientation dans la future loi de décentralisation, mais aussi avec les entreprises.

La promotion d'une éducation fondée sur le respect mutuel entre les sexes, intégrant une réflexion sur l'éducation à la citoyenneté et la prévention des violences sexistes

Compte tenu de la somme de souffrance, exprimée ou non, qui est en jeu, il faut rappeler sans ambages que les inégalités et les violences sexistes ou sexuelles représentent la forme la plus brute des barbaries qu'une société civile se laisse parfois aller à sécréter en son sein. Plus peut-être que d'autres formes de violence, les "tournantes", viols par les mineurs, mariages forcés heurtent de plein fouet les valeurs fondamentales de l'École. Ces violences remettent directement en cause les idéaux républicains et humanistes sur lesquels notre société s'est appuyée depuis la Révolution, parce qu'elles sont issues du substrat le plus profond et le plus archaïque de la nature humaine, de son obscurité animale la plus égoïste, à l'opposé de la culture et de la civilisation.

Certes l'Éducation nationale doit s'interroger sur les causes profondes de ces errements. Certaines sont fréquemment avancées (désocialisation et déculturation de certaines populations urbaines, facilitation ambiante du narcissisme et du passage à l'acte...). D'autres causes sont sans doute à rechercher à un niveau plus global, dans les fondements éthiques plus ou moins conscients de la société contemporaine... Mais s'il est un temps pour la compréhension et le diagnostic de ces phénomènes, il en est un autre - urgent - pour leur endiguement et leur éradication, pour la cessation impérative des frustrations et des souffrances immenses qu'ils engendrent. Et, c'est dans ce temps-là que doivent s'ancrer et se réaliser les pratiques scolaires restaurant le respect mutuel entre les sexes, le sentiment de fraternité et d'égalité, le souci d'élévation de soi au-dessus des déterminismes organiques. D'où la nécessaire réflexion à conduire sur les stéréotypes, sur le partage des rôles politiques, sur le travail sur le corps. En ce sens, les actions élaborées par la PJJ sur le thème "relations amoureuses et respect mutuel" (aspects d'un code social et juridique) mériteraient d'être promues.

L'École est en première ligne dans ce combat, qu'elle mène non seulement par le refus mais également - c'est là son privilège et sa mission - par la réforme des contenus moraux et intellectuels des jeunes générations. Mais, l'École en soi est une abstraction, un système, une généralité. Ce qui se trouve aux avant-postes de cette ligne de rencontre, c'est l'établissement scolaire, avec ses personnels. Il est le lieu concret où les élèves, issus de la société civile, reçoivent l'autorité institutionnelle. L'établissement scolaire est le "niveau où se nouent les destins scolaires", le point d'application de ces différentes forces qui se rencontrent en tout acte d'éducation, l'endroit où cette réalité est vécue et construite, le point de référence où peuvent s'établir et se développer les partenariats concrets avec ceux qui, comme tous les signataires de la convention, dans son environnement, concourent aux mêmes objectifs d'émancipation. Ce point nodal que constitue l'établissement scolaire suppose, autour des questions ici évoquées, une approche globale au sein du projet d'établissement qui structure les actions autour de l'éducation à la santé et à la vie affective et de l'éducation à la vie civique. Ce travail d'équipe doit commencer, très tôt, dès la maternelle pour prendre toute sa dimension.

La formation des acteurs et la conception d'outils de promotion de l'égalité

Nous savons aussi que, dans les écoles, les collèges, les lycées, au-delà de l'affirmation et de l'explicitation des principes, l'exemple, parce qu'il est modélisant, est le pilier central et implicite de l'acte d'éduquer, en particulier pour ce qui concerne la transmission et l'inculcation des valeurs. Nous n'ignorons pas non plus combien cette action exemplaire, pour être quotidienne, n'est ni simple ni banale. Elle nécessite de la part de ceux qui la conduisent et l'assument des connaissances solides, des compétences adaptées et aussi une conviction sans faille qui correspond à un véritable engagement pédagogique et éducatif.

La formation initiale et continue des personnels constitue donc un levier fort au service des finalités de la convention pour l'égalité des chances. Elle représente un moment privilégié pour aider à percevoir les objectifs visés et pour se donner les moyens de les atteindre. Elle doit conduire à sortir de l'indifférence : les enseignants ont des possibilités, des espaces de liberté interdisciplinaires pour faire travailler et réfléchir tous les élèves. La réussite "de la mission générale d'émancipation par l'école" à laquelle nous sommes tous attachés en dépend grandement. Le rôle de l'IUFM est en ce sens essentiel mais aussi la formation des personnels d'encadrement (IEN 1er degré, conseillers d'orientation psychologues et chefs d'établissement). Aussi, parce que "tout se joue dans l'exécution", ce n'est pas le moindre des mérites de ce colloque, d'avoir intégré toute une partie opérative, d'avoir réfléchi sur les outils permettant à chacun et à chacune d'agir concrètement dans son secteur d'activité, en concordance avec les autres partenaires, en élaborant et en apportant des réponses adaptées et spécifiques (observatoires au sein de différents services publics, travail accompli par le ministère de l'Équipement sur la place des femmes dans l'encadrement, outils pertinents présentés par les droits des femmes ou la PJJ, actions globales portées par les universités...).

Un colloque qui a renforcé l'évaluation de l'action

De la même manière, cette volonté de pragmatisme et d'efficacité a conduit les organisateurs du colloque et les participants à se soucier de l'évaluation de l'action conduite. La définition et la formalisation de fiches systématiques d'indicateurs - de résultats ou de moyens - répondant à cette préoccupation fondamentale en est l'illustration. Il faudra encore approfondir et systématiser cette démarche, qui est normale et indispensable. Elle n'est pas étrangère au contenu même de la convention de l'égalité des chances, puisque celle-ci retient, parmi ses priorités, l'établissement, la publication et l'analyse de statistiques sexuées ; c'est une condition pour faire connaître les causes des inégalités et fixer des objectifs de progression des filles. Peut être faudrait-il d'ailleurs à cette fin envisager de construire une grille commune à tous les ministères ? Toutefois, l'évaluation d'une politique, au sens noble du terme, comme celle définie par la convention pour l'égalité des chances, qui vise à apporter des modifications fondamentales au sein de la société civile et relève véritablement d'un projet de société, est, par définition, complexe.

La politique n'étant pas une science exacte, une solution à une question de société est toujours une proposition. C'est pourquoi elle doit s'accompagner systématiquement des instruments de mesure de ses impacts sur la société. Les instruments statistiques sont évidemment privilégiés par leur caractère relativement objectif. Ils permettent de plus une corrélation directe avec les objectifs chiffrés que l'on se donne. Mais, ils ne peuvent seuls être suffisants. Il faut les accompagner d'instruments d'évaluation plus qualitatifs que quantitatifs, permettant de dessiner un paysage des mentalités, des valeurs et des représentations de la société civile. Ces instruments sont variés : observatoires (ministère de la Justice) enquêtes sociologiques, questionnaires, revues de presse brutes ou analysées, etc. Cette évaluation bien que plus subjective est néanmoins nécessaire. En effet, une politique véritable vise une modification des comportements par une modification des mentalités et des valeurs.

La grille de lecture du dispositif d'évaluation que nous définissons doit donc être éclairée par la pleine conscience du système de valeurs de référence de notre action : les problèmes posés par l'inégalité des chances et la discrimination sexuelle ne sont pas visibles en tant que tels, mais à travers le prisme qui leur sert de révélateur, celui des principes humanistes fondateurs de notre civilisation et de notre lien social.

La nécessité d'un méthodologie

Afin d'atteindre les objectifs ci-dessus énoncés, ce colloque aura posé l'exigence d'une méthodologie de nos actions. Elle passe par cinq axes majeurs :
la nécessité de renforcer les partenariats notamment avec les entreprises. L'exemple d'EADS et des actions conduites autour de "filles et sciences" en témoignent. Ces partenariats doivent également être confortés entre directions d'un même ministère, entre services publics de l'État autour des nouveaux (PASER) mais aussi avec les collectivités territoriales et les associations ;
la nécessité de renforcer les démarches transversales, par exemple, par l'existence de délégations aux droits des femmes dans les assemblées d'élus ;
la nécessité de développer les réseaux et de travailler en équipes ;
la nécessité de travailler sur "projet" notamment dans les établissements scolaires et essentiellement en partant de ceux des élèves ;
la nécessité d'inscrire ces projets dans la durée pour leur donner force et consistance.

Un colloque qui a éclairé l'action

Ce colloque a aussi permis un temps riche et utile de réflexion sur les questions de la laïcité et de la mixité. Il a été l'occasion de rappeler la valeur de la laïcité, fondatrice du système éducatif. La laïcité est fondée sur la neutralité, et elle n'est en rien une attitude de mépris à l'égard des croyances religieuses, une dévalorisation ethnocentriste des cultures étrangères, et moins encore un instrument de leur destruction. La neutralité de la laïcité n'est pas passive : comme le souligne l'historienne Sana Benachour, elle est "facteur de progrès en émancipant la régulation juridique des rapports sociaux de tout impératif religieux et en libérant le religieux de toute instrumentalisation politique".

Il n'est pas moins utile de confirmer que l'affirmation de la vocation laïque, émancipatrice et égalitaire de l'école est contradictoire avec la mise en place d'une organisation qui, en son sein, et de façon pérenne, conduirait à privilégier des modes de gestion de la "différence", qu'elle soit de sexe, de race, de religion, d'origine sociale... dont la bienveillance apparente, sinon "protectrice" et "favorable", porterait en germe des notions de développement séparé, voire de ségrégation, donc d'inégalité et d'appauvrissement réciproque. Le refus d'une telle gestion de la différence justifie tout l'intérêt d'une réflexion sur les pressions subies par les jeunes filles des quartiers sensibles mais aussi sur l'insertion professionnelle des filles dans les filières peu porteuses.

La problématique de l'unité et de la diversité est au cœur de notre école. Les valeurs qui la fondent conduisent à rappeler que l'instauration dans le quotidien de l'école d'une dialectique entre l'altérité et l'universalité traduit la reconnaissance d'une unité supérieure de l'humanité à travers sa pluralité. Le débat actuel autour de la mixité à l'école est un indicateur de premier ordre qui permet de prendre conscience que cette crise très locale est probablement un épiphénomène, révélant les tensions, les étirements et les évolutions qui travaillent en profondeur notre société. C'est en gardant ce lien causal à l'esprit que les réflexions suscitées par les difficultés de la mixité peuvent constituer le préalable théorique aux actions concrètes et quotidiennes de tous ceux et de toutes celles qui s'engagent pour que ces évolutions connaissent la meilleure forme qui puisse leur être donnée, notamment en ce qui concerne la délicate et primordiale question de l'égalité des chances entre filles et garçons, hommes et femmes, au sein du système éducatif comme dans la société dans son ensemble.

Conclusion

La prise en charge partagée de l'égalité des chances entre filles et garçons dans le système éducatif nécessite une forte volonté politique qui doit être réaffirmée à tous les niveaux par les responsables politiques, par les hauts fonctionnaires et les différents acteurs impliqués avec la perspective de se donner les moyens nécessaires à l'action. Il s'agit en somme de redynamiser l'action et la réflexion.

Ce colloque a été l'occasion de partager notre appréciation de ce que nous faisons et de la manière que nous avons de le faire. Se donner ainsi le temps de la réflexion, du partage et de l'hybridation de nos différentes approches ne peut être qu'utile, stimulant et productif. Ce dont nous devons nous prémunir est la sectorisation, tant celle de nos objectifs que celle de nos méthodes. Nous sommes tous et toutes attachés à la valeur de notre action, valeur politique mais aussi valeur affective plus personnelle, née de la conscience bien informée que nous avons des injustices subies et des souffrances engendrées, parfois extrêmes. Nous sommes tous et toutes nourris de lectures de statistiques, de rapports, d'articles de presse, de témoignages qui développent l'acuité de notre perception. Mais, cette acuité ne doit pas se développer au détriment de notre faculté de recul, de notre lucidité politique et morale, de notre réalisme.

Je suis certaine que les travaux de cette journée se sont déroulés dans l'esprit de cette exigence. Je suis confiante dans le fait que chacun et chacune, dans son secteur, sait faire vivre, au quotidien, avec cœur et intelligence cette exigence. Je vous en remercie tous et toutes et surtout Dominique Torsat sans laquelle rien de cette journée n'aurait été.


Mis à jour le 15 avril 2011
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