Université d'automne « L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? »

Conclusions


Denis Bertrand, professeur des universités, université de Paris VIII, responsable scientifique de l'université d'automne

Chacun pourra élaborer sa propre synthèse de ces journées de travail. Pour ma part, je retiendrai trois éléments de réflexion tenant à l'existence même de cette université d'automne et à sa thématique. La première est d'ordre institutionnel et concerne le caractère événementiel de ces journées. Il me semble important que l'Éducation nationale place le problème de l'intégration au centre de ses réflexions et le sorte de la marginalité dans laquelle il est confiné. Cette évolution de la perception de la question de l'intégration est centrale. Il y a quelques années, un premier indice de ce déplacement m'était apparu. Il était cependant modeste. Je faisais alors partie de la commission d'élaboration des nouveaux programmes de français pour les collèges et lycées. J'étais chargé d'introduire et de nourrir la dimension Français langue seconde. Un ouvrage a d'ailleurs été élaboré sur cette question. Notre vision était alors strictement pédagogique et très inspirée des formations Français langue étrangère. Si nous devions aujourd'hui réécrire ces programmes, la dimension institutionnelle de prise en charge globale de cette problématique serait plus importante.

Ma deuxième réflexion est d'ordre linguistique. J'ai été frappé, lors des conférences auxquelles j'ai participé, par l'extrême sensibilité aux mots. L'intégration est un des rares domaines où la fièvre sémantique se déclare. Ce matin encore, nous entendions notre conférencier sociologue affirmer qu'il fallait "tordre le cou au mot communautarisme". Il y a trois jours, Dominique Borne lorsqu'il évoquait le mot communauté, se trouvait contraint d'en donner une acception tantôt négative et tantôt positive. Il s'opposait au communautarisme mais approuvait la communauté nationale. L'intégration est donc un univers où les glissements sémantiques sont nombreux. Il s'agit d'un véritable symptôme, celui de la mosaïque institutionnelle et linguistique qui atteste la fragilité du sens des mots.

J'ai cherché dans le dictionnaire la définition du mot intégration. Deux acceptions sont distinguées et s'opposent. Cette originalité me paraît très significative. Selon le Petit Robert, il existe une définition philosophique citée dans le Vocabulaire de Lalande : "établissement d'une interdépendance plus étroite entre les membres d'une société". La définition courante précise : "opération par laquelle un individu ou un groupe s'incorpore à une collectivité, à un lieu". Ces deux interprétations sont très différentes. La première met en scène un mouvement réciproque d'intégration des éléments où chacune des parties se rapproche de l'autre. Elle suggère donc que nous travaillions tous et de manière permanente à notre intégration. La deuxième définition évoque un mouvement unilatéral où une partie se rapproche de l'autre, ethniquement formée. Il y aurait donc discontinuité. Un événement récent illustre parfaitement la première définition. Les historiens français et allemands rédigent ensemble un manuel d'histoire commun visant à intégrer leurs deux visions.

Pour conclure, j'aimerais suggérer de placer au centre une notion très souvent évoquée : la reconnaissance. Elle permettrait d'atténuer la complexité de l'intégration et des actions mises en œuvre. Il existe également une polysémie de ce terme. Le Littré fait état de 23 définitions pour le mot reconnaissance. Il pourrait cependant être résumé en trois grandes étapes. La reconnaissance est tout d'abord l'identification de quelque chose. Elle se meut ensuite en la reconnaissance de soi-même, la construction d'une identité qui permet le passage à la reconnaissance réciproque et mutuelle. Une fois cette étape franchie, le quatrième niveau de la reconnaissance est atteint. Il s'agit de la gratitude. Au cœur de la réflexion de l'intégration, un véritable travail sur le problème de la reconnaissance doit donc être mené. Il ne s'agit pas seulement d'une réflexion spéculative mais d'une orientation des actions.

Bernard Saint-Girons, recteur de l'académie de Créteil

Les travaux qui vous ont réunis l'ont démontré : nous sommes au cœur d'un débat qui mobilise l'Éducation nationale et de nombreux autres partenaires. Les propositions suggérées et les analyses développées soulignent la pertinence du thème retenu pour les travaux de cette université d'automne. Les discussions ne sont sans doute pas closes, mais la qualité des débats et l'ampleur de ces échanges nous permettent de repartir avec plusieurs convictions qui nous habitaient déjà mais ressortent consolidées. La première concerne la nécessité d'une évolution des mentalités et du regard porté sur l'autre, en particulier dans cet exercice d'intégration qui ne nie pas les différences mais les érige en enrichissement mutuel, dans le cadre d'un contrat social. Ce nouveau regard accepte l'autre et, par conséquent, permet de mieux le connaître et de participer à son projet personnel. Dans ce parcours, l'apprentissage du français constitue le premier levier. Il représente non seulement l'acquisition d'un outil de communication et de formation mais aussi la pénétration d'une culture nouvelle.

Nous devons cependant faire en sorte de garder appui à la culture et à la langue d'origine. Conserver ses racines évite la blessure trop souvent ressentie par les élèves migrants et leur famille.

La deuxième réflexion relève plus directement de nos modes de fonctionnement. Lorsque l'on évoque les classes d'accueil ou d'insertion, le débat dérive vers l'ouverture du dispositif. Il est donc indispensable d'aborder cette question dans toutes ses dimensions. Les réponses sont multiples. La classe d'accueil ou d'insertion est à intégrer au projet d'établissement. De plus, le temps passé dans ce dispositif transitoire doit permettre à l'élève d'appréhender les outils nécessaires à sa réussite ultérieure. De ce point de vue, les réponses seront différentes selon l'âge de l'enfant, son parcours antérieur et sa participation aux dispositifs scolaires de son pays d'origine. Il n'existe pas de recettes infaillibles en ce domaine. Il me paraît nécessaire de mutualiser nos expériences, nos réussites et nos échecs.

La troisième réflexion concerne le pilotage. Il faut trouver le bon équilibre entre les différents partenaires afin de discerner, autour de principes partagés, des réponses appropriées. Le niveau national a vocation à définir des règles fondamentales relatives au respect de la langue d'origine, à l'ouverture de l'enseignement pour favoriser l'intégration au cursus ordinaire et à la définition de bonnes pratiques concernant le temps de passage dans les Clas. Nous devons produire des outils pédagogiques adaptés et nous les approprier afin qu'ils répondent aux objectifs qui leur sont assignés. Nous devons également élaborer des outils d'évaluation afin de mesurer les progrès de l'élève et de les suivre régulièrement. Nous avons, à plusieurs reprises, évoqué la possibilité d'un suivi de cohorte plus pertinent qui nous permettent, au-delà de la connaissance du cursus, de mesurer l'efficience de nos actions. Par ailleurs, nous devons progresser ensemble et travailler à la formation des formateurs, enseignants, corps d'inspection et chefs d'établissement afin de répondre aux exigences et aux défis que nous devons relever, en partenariat avec les institutions nationales et territoriales.

Si nous n'avons répondu à toutes les interrogations, nous avons pour le moins concouru à nous enrichir mutuellement. Je voudrais remercier Catherine Klein qui a accepté de relever le défi de ce séminaire ainsi que toutes celles et ceux qui, à des titres divers, ont concouru à la réalisation de ce projet. Je remercie également celles et ceux qui sont intervenus et nous ont apporté le fruit de leurs expériences et de leurs réflexions. J'ai pu mesurer l'importance, pour les uns, d'écouter les analyses de nos actions en les replaçant dans un environnement culturel, et pour les autres, d'entendre les témoignages de ceux qui travaillent sur ces dossiers.

Pour conclure, je voudrais vous faire à nouveau part des regrets du Ministre de n'avoir pas pu être des nôtres. Il assistait ce matin à l'ouverture des Assises de la Recherche à Grenoble, une réunion recelant un enjeu important. Il m'a cependant affirmé hier soir combien il serait vigilant à prendre en compte nos travaux dans ses réflexions sur une nouvelle loi d'orientation de l'institution scolaire. Dans ce cadre, l'école de la République devra être à même d'accueillir, dans le respect de leur diversité, l'ensemble des élèves, quelle que soit la situation de leur famille. Tout enfant est égal devant l'école. L'action que vous conduisez chaque jour de façon exemplaire y contribue. Merci à tous d'avoir rejoint l'académie de Créteil et d'avoir découvert un cadre particulier qui tranche avec l'image de notre département. J'aimerais que vous repartiez avec deux convictions. Nous avons le sens de la convivialité et de l'accueil. Dans ce territoire confronté à de nombreux défis, une culture du service public anime notre action quotidienne.


Actes du colloque - L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? 25-28 octobre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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