Université d'automne « L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? »

Ouverture des travaux

Bernard Saint-Girons, recteur de l'académie de Créteil, chancelier des universités

Je vous remercie, madame, de nous accueillir dans cette Maison, nous tous qui à des titres divers, intervenons sur ce dossier qui constitue l'un des défis majeurs du service public de l'Éducation nationale. Je vous remercie de fournir un tel cadre à nos travaux et de donner à ce sujet d'actualité, dans un environnement marqué par l'histoire, un lieu propice à son étude. Ce sujet est, dans l'académie de Créteil, l'une de nos priorités.

Au cœur de Saint-Denis et de l'académie de Créteil, nous pouvons évoquer l'ensemble des sujets autour desquels les enseignants effectuent un travail auprès d'élèves qu'ils accueillent et pour lesquels ils s'emploient à définir les termes d'un projet pédagogique individualisé.

Tous les acteurs de l'Éducation nationale ont aujourd'hui l'opportunité de se rencontrer pour réfléchir sur leurs pratiques, évoquer leurs interrogations, et dégager de nouvelles pistes d'analyse. C'est en tout cas autour de cet objectif que Catherine Klein a travaillé sur le projet d'aujourd'hui. D'autres académies auraient souhaité être maître d'ouvrage de cette action et lorsque la décision a été prise de nous retrouver ici, chacune a eu le soin d'apporter la contribution la plus appropriée à la réflexion d'aujourd'hui.

Cette université d'automne présente pour nous l'opportunité d'éclairer les pratiques par une recherche universitaire permettant d'en structurer les méthodes, et d'en ouvrir les perspectives. Nous sommes très également partagés entre représentants des corps d'inspection, enseignants et personnels d'orientation ; cette représentation assure l'équilibre entre le premier et le second degré. Cette mobilisation nous permet de réfléchir sur la notion essentielle de parcours scolaire. Il donne à ceux qui entrent au collège la possibilité de mener un projet à son terme et d'offrir, à ceux qui arrivent en cours de route, les conditions permettant de réfléchir à la meilleure insertion possible dans notre société.

Pour la première fois, me semble-t-il, une université d'automne est consacrée à l'intégration des nouveaux arrivants. Ce n'est pas par hasard que ce sujet vient en débat au moment où est en cours d'élaboration le projet de loi d'orientation sur l'école. Par delà les débats qui ont déjà eu lieu et se poursuivent encore aujourd'hui, il est important que l'école se donne les moyens d'accueillir, dans leur diversité, l'ensemble des élèves, et qu'elle réfléchisse au défi de conduire ces élèves dans la réalisation de leur projet personnel, dans l'expression de leurs talents. L'Éducation nationale peut et doit travailler avec un certain nombre d'autres interlocuteurs. Ainsi, dès cet après-midi, des représentants des migrations internationales ou encore du service social d'aide aux étrangers seront ici, afin de croiser leurs propres pratiques et réflexions avec les nôtres.

Nous devons veiller à introduire dans nos pratiques, une perspective historique. Qu'en est-il de l'intégration et de l'immigration en France, d'hier à aujourd'hui ? Je remercie Dominique Borne d'avoir répondu à notre invitation afin de nous rappeler un certain nombre d'étapes majeures qui jalonnent l'histoire de l'Éducation nationale. Nous pouvons faire remonter l'histoire la plus récente à 1975, avec la création des Cefisem, devenus Casnav en 2002, traitant de la scolarisation des nouveaux arrivants et de la prise en charge des enfants du voyage, dans une perspective incluant le premier degré, puis le second en 1986. Deux circulaires nous rappellent à quel point nous avons à mettre en avant les enjeux et l'objectif poursuivis par la politique à la structuration de laquelle vous participez de manière active.

Le passage au Casnav marque sans doute une évolution sémantique, mais surtout la volonté de prendre en compte la diversité des situations respectives, certains élèves maîtrisant déjà à leur arrivée quelques éléments de la langue. C'est dans cet esprit que les textes instituant le Casnav invitaient à recentrer les activités sur "l'accompagnement de la scolarisation des élèves nouvellement arrivés en France sans maîtrise suffisante de la langue française ou des apprentissages scolaires et l'intégration de ces élèves dans des classes ordinaires. Les personnels du Casnav apportent une aide aux équipes pédagogiques et une contribution déterminante à la mise en place de classes d'intégration dans le système scolaire". Ils offrent donc un engagement interne, et aussi une médiation avec les familles et l'ensemble des partenaires concernés.

D'autres textes font apparaître en 2002 de nouveaux paramètres. Je rappellerai au moins le préambule de la circulaire de 1984 : "En l'état actuel de la législation, aucune distinction ne peut être faite entre les élèves de nationalité française et de nationalité étrangère pour l'accès au service public de l'éducation ; les personnes responsables seront donc tenus de prendre les dispositions prévues par la loi pour assurer cette instruction". En outre, la convention internationale de 1989, relative aux droits de l'enfant, garantit le droit à l'éducation en dehors de toute distinction de nationalité ou en rapport avec la situation personnelle de l'élève.

Tels sont les enjeux auxquels les académies sont confrontées, sans doute à des degrés divers. Quinze sur trente sont plus fortement concernées, accueillant au moins 1 000 nouveaux arrivants par an. Toutefois, je voudrais insister sur le fait que toutes les académies sont en charge de tout ou partie de ce dossier.

Les nouveaux arrivants scolarisés dans le premier degré sont environ 19 000, dont 1 400 dans l'académie de Créteil. Près de 22 000 nouveaux arrivants sont scolarisés dans le second degré, dont plus de 2 000 dans l'académie de Créteil. Soulignons aussi la diversité des origines des élèves que nous accueillons : 45 % sont d'origine maghrébine, avec une forte représentation algérienne. L'Afrique représente environ 17 %, avec une forte représentation de la Côte d'Ivoire. Les évolutions politiques des pays expliquent en grande partie les arrivées. L'académie de Créteil doit également répondre à deux particularités : une population chinoise en augmentation, dont l'implantation évolue vers le nord du département (sans qu'il soit vraiment possible d'expliquer cette évolution) ; la présence d'élèves venant des pays de l'ancienne Europe de l'Est, notamment de Roumanie et de Yougoslavie. Pour ceux là, j'ajouterai une dernière précision : au-delà de leur diversité, nous constatons qu'ils ont un âge plus avancé à leur arrivée et que souvent le contact qu'ils ont pu avoir avec leur système scolaire d'origine a été inexistant, ou très superficiel.

Nous devons accueillir toutes ces diversités dans nos classes d'accueil, et chacun s'accordera à reconnaître qu'elles doivent être intégrées dans le projet de l'établissement. Intégrer les classes d'accueil signifie non seulement participer à la politique de l'établissement, mais aussi assurer les adaptations nécessaires des dispositifs nationaux d'accueil. C'est là que se situe le défi pédagogique : il nous faut conserver le noyau dur de notre système scolaire et adapter nos modes d'apprentissage aux parcours antérieurs.

En octobre 2000, l'académie avait déjà réfléchi à cette question, lors d'un séminaire des professeurs des classes d'accueil. L'an dernier, dans un établissement, j'ai pu mesurer à quel point une conjugaison forte entre l'enseignement du français et les autres disciplines représente un impératif.

Nous devons par ailleurs garder à l'esprit que les élèves que nous accueillons sont souvent en rupture avec leur passé. Souvent, ils ont vécu des événements déstabilisants, traumatisants. Nous devons les rassurer, mais aussi les enseigner. En effet, si nous pouvons adapter les parcours, il ne peut être question d'adapter les exigences.

Tels sont les enjeux. Vous aurez également à travailler sur l'évaluation : nous sommes dans des dispositifs par nature transitoires. Les élèves doivent retrouver le plus vite possible les classes ordinaires : à charge pour nous d'évaluer le bon moment pour cette intégration, à charge pour nous de nous donner les moyens de suivre ces élèves dans ces dispositifs, au-delà du moment où ils entrent dans la classe ordinaire. Je souhaite en effet que nous puissions nous donner des outils de suivi de ces cohortes, même si la notion de cohorte n'est pas tout à fait adaptée à la diversité des flux d'élèves qui nous arrivent. Il n'y a pas de rentrée banale pour les élèves qui arrivent au titre des nouveaux arrivants.

Au moment où l'on parle de mise en œuvre de la loi de cohésion sociale, il est essentiel que nous connaissions nos objectifs et que nous sachions les mettre en perspective avec les résultats obtenus. Nous sommes en mesure, dans cette académie, de mettre à notre actif un certain nombre de bilans. Nous devons savoir échanger et mutualiser les bonnes pratiques. Tel est bien le sens des travaux pour lesquels je vous souhaite une parfaite réussite.


Dominique Borne, doyen de l'Inspection générale de l'Éducation nationale

Je suis particulièrement heureux d'être ici, avec vous tous qui travaillez sur ce projet fondamentalement républicain. Il s'agit d'un sujet complexe : les chiffres sont incertains (35 000,37 000 nouveaux arrivés ? ) ; les mots eux-mêmes posent problème : je lisais que 600 000 élèves étrangers étudient dans le système scolaire français. Mais que signifie le terme étranger dans ce contexte ? Nous rencontrons une difficulté pour simplement nommer ces élèves, avec trop souvent l'usage du terme immigré pour éviter de dire maghrébin ou musulman. Ces enfants que nous désignons ainsi, beaucoup d'entre eux sont déjà Français, la plupart le deviendront. Intégrer c'est éviter de stigmatiser des origines. On n'hérite pas de l'immigration.

L'instruction est obligatoire pour tous les enfants, français et étrangers, de 6 à 16 ans. C'est un principe fondamental. À partir de là, nous rejoignons là une problématique essentielle : comment enseigner une culture partagée par tous les (...) jeunes Français, actuels et futurs, tout en jouant de la capacité de l'institution à s'adapter aux différents parcours des élèves ?

En matière de politique d'intégration, j'ai des souvenirs très marquants de passage dans des collèges et des lycées de l'académie de Créteil et de dialogues avec les élèves. Lorsqu'ils allaient à Paris, les élèves disaient : "On va chez les Céfrancs". Ils ont plus que jamais le sentiment d'être ailleurs (...) ; ils habitent pleinement leurs cités, mais ils ne sont pas chez eux en France. Pourtant, il est fondamental de leur faire comprendre qu'ils vivent avec les Céfrancs. Ils ne sont pas, communauté étrangère, chez les Céfrancs, ils vivent avec eux et, si cela n'est pas déjà le cas, ils seront bientôt pleinement Français. Mais, pour les aider, nous ne pouvons travailler seuls à l'Éducation nationale. Les ghettos qui sont aux portes du collège, le collège seul ne peut les faire disparaître.

Vous me permettrez une brève allusion à la loi sur les signes religieux à l'école. La pratique de cette loi, la manière dont elle a été appliquée dans les établissements, institue une sorte de frontière invisible, mais symboliquement forte, entre le dedans et le dehors de la République. C'est ainsi que je l'interprète : elle signifie non pas que l'on abandonne son identité, mais que pour entrer dans l'école et donc apprendre à devenir citoyen, on doit adopter les lois de la République. Si je franchis la porte de l'école, j'entre en République. Pour autant, personne n'est sommé d'abandonner ses particularismes, l'école accueille chacun, chaque élève a droit à la langue qu'il a pratiquée pendant peut-être dix ou quinze ans, il a droit à une culture. Mais Français, il entre dorénavant dans la culture partagée par les Français.


Actes du colloque - L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? 25-28 octobre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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