Université d'automne « L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? »

Avant-propos

Catherine Klein, IA-IPR de lettres, chargée de mission académique sur la scolarisation des élèves nouveaux arrivants

Pour la première fois en octobre 2004, une université de l'Éducation nationale a abordé la question de l'intégration des élèves "nouveaux arrivants" et s'est interrogée sur la mission qui incombe à l'École. Cette université d'automne, qui s'est tenue à la Maison d'éducation de la Légion d'Honneur de Saint-Denis, aura traité la problématique institutionnelle à la lumière d'apports universitaires nombreux, historiques, anthropologiques, linguistiques, sociologiques ou encore scientifiques.

Pour l'académie de Créteil, qui a organisé la manifestation nationale à la demande du ministère, c'était certes une très grande responsabilité, mais aussi l'heureuse reconnaissance d'un demi-siècle consacré à l'intégration des jeunes primo-arrivants, dans des actions souvent pionnières, dans un paysage national alors très disparate, où l'Île-de-France et quelques académies du Nord ou du Sud étaient les seules à se sentir vraiment investies d'une telle mission. Les choses ont bien changé, la mission d'intégration est aujourd'hui pour toutes les académies, sous l'impulsion du ministère de l'Éducation nationale (on se reportera au Bulletin national spécial N°10 d'avril 2002), une nécessaire réalité : l'École a scolarisé environ 39 000 nouveaux arrivants en France en 2004.

Au cours de la manifestation, qui réunissait des professeurs, des chefs d'établissement et les corps d'inspection des premier et second degrés, une idée principale se sera imposée comme une évidence : la réussite de l'intégration des élèves nouveaux arrivants dans l'École dépend tout autant de l'effort que l'Institution accomplit et continuera d'accomplir pour faire évoluer les mentalités de ceux qui sont appelés à accueillir les nouveaux arrivants (comme d'ailleurs des nouveaux arrivants eux-mêmes qui sont accueillis), que de la mise en place de dispositifs d'une capacité d'accueil suffisante pour permettre la maîtrise de la langue française et au besoin une rescolarisation ; autrement dit, l'efficacité de ces dispositifs est intimement liée, plus encore qu'à leur nombre, à leur qualité et à la disposition d'esprit de tous ceux qui ont pour mission d'accueillir : enseignants, administratifs et tout personnel intervenant dans un établissement scolaire, corps d'inspection enfin. Et les échecs, ou du moins les lenteurs, que l'on observe aujourd'hui tiennent pour la plupart à des réticences, à des peurs, à des incompréhensions, à un sentiment de ne pas avoir la compétence nécessaire, beaucoup plus qu'à un manque de moyens.

Il importe donc que l'École n'agisse pas seulement dans le quotidien de l'action, mais sache (et ce fut le grand mérite de cette université) prendre le temps de la penser, en apportant aux divers acteurs les éclairages nécessaires, de l'histoire notamment. On pense à ces vers de Victor Hugo, dans le poème "Fonction du poète" extrait du recueil Les Rayons et Les Ombres :

Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l'avenir.

L'Éducation nationale ne saurait agir avec pertinence dans l'isolement et le cloisonnement. C'est pourquoi les débats s'ouvrirent par une journée de réflexion générale sur l'immigration et l'accueil des immigrés ; les conférenciers, sans qu'il y ait bien entendu aucune connivence entre eux, ni encore moins aucune commande de notre part ( ! ), mais parce que cette évidence s'imposait à eux, ont tous souligné l'importance primordiale de l'esprit d'accueil, à l'heure même où les contrats d'accueil et d'intégration sont mis en œuvre, où les régions et les départements ont pour mission de mettre en place des plans d'intégration pour les populations immigrées, où le Fas (fonds d'action social) est devenu le Fasild ("...pour l'intégration et la lutte contre les discriminations").

S'il est nécessaire pour l'Éducation nationale de mettre son action en perspective avec la question générale de l'immigration en France, il l'est sans doute aussi aujourd'hui de la replacer dans le cadre européen, ne serait-ce que parce que les populations d'immigrées sont très mobiles. Si la Constitution européenne peut paraître assez timide dans ses propositions, envisageant principalement la question de la gestion des flux migratoires, en revanche, les universitaires étrangers présents à Saint-Denis auront confirmé l'importance de la problématique pour chacun des pays européens, qui apportent des solutions, il est vrai, bien disparates. L'idée évidemment ne peut que germer d'une Université européenne qui permette de confronter les différentes politiques éducatives d'intégration et peut-être de mutualiser un certain nombre d'idées et d'expériences.

La seconde journée des rencontres aura permis de conforter l'idée de la primauté de cet esprit d'accueil : certes, l'enjeu prioritaire de la scolarisation des nouveaux arrivants est la transmission de la maîtrise du français (sans pratique linguistique minimale, il n'est pas d'intégration possible et l'exclusion sociale est certaine) ; mais, si la didactique du français langue étrangère est aujourd'hui bien élaborée et si celle du français langue seconde fait l'objet de recherches universitaires en cours de développement (les conférences auront permis des éclairages complémentaires et réactualisés sur ces deux modalités de l'enseignement du français), la réflexion au sein de l'Institution doit porter dorénavant sur le statut qu'il convient de donner à la langue maternelle du nouvel arrivant dans le processus du nouvel apprentissage linguistique ; bien entendu, le temps est loin où on considérait qu'il fallait faire "table rase" de tout le passé linguistique et culturel de l'étranger, même si la tentation est encore parfois latente ici ou là ; mais l'Éducation nationale doit s'interroger sur les possibilités de construire un nouvel apprentissage linguistique qui s'appuierait sur les compétences langagières déjà acquises par le nouvel arrivant : la conférence du linguiste Dalgalian aura été de ce point de vue particulièrement éclairante, et la mise au point qui aura été effectuée par Viviane Bouysse de la Desco concernant l'avenir des Enseignements linguistiques et culturels (Elco), ou encore la table ronde, inédite il faut le souligner, réunissant des psychologues et psychiatres de l'hôpital Avicenne de Bobigny, auront suscité une réflexion conjointe sur les raisons des blocages que les enseignants peuvent observer chez certains enfants nouveaux arrivants au cours du processus d'apprentissage de la nouvelle langue, sur la nécessité de s'intéresser aux langues d'origine des élèves nouveaux arrivants et de reconnaître ces derniers comme des enfants bilingues ou plurilingues, riches d'acquis antérieurs, variés, complexes - sur lesquels les enseignants, qui les ignorent souvent, peuvent s'appuyer pour faciliter l'entrée dans les nouveaux apprentissages -, sur la pertinence d'un travail sur la notion de culture, dans sa pluralité - culture de soi, culture de l'autre - et autour du concept d'origine, dans sa singularité. Il est essentiel pour les responsables de la scolarisation des nouveaux arrivants d'agir sur leurs propres représentations pour modifier leur pratique et prendre en compte la diversité culturelle des élèves, leur rapport au savoir, la transmission culturelle au sein de la famille, la culture d'origine se transformant dans la migration.

La réflexion du troisième jour sur les dispositifs de scolarisation ou du quatrième jour sur les partenariats s'est, elle aussi, inscrite dans la même ligne : alors que l'objectif quantitatif est à quelque chose près atteint et que le nombre des classes d'accueil ou des modules linguistiques est dans l'ensemble suffisant, il s'agit désormais de veiller à améliorer la qualité de l'enseignement qui est dispensé, et plus encore, des conditions de l'intégration des nouveaux arrivants dans les classes ordinaires, du suivi qui est à mettre en place pour les enfants ainsi intégrés, de la formation délivrée aux enseignants affectés dans ces dispositifs, de la valorisation de leurs compétences acquises pour un grand nombre par l'expérience professionnelle ou au titre de la formation continue, de la possibilité de délivrer un diplôme linguistique reconnu aux élèves ainsi formés. De même, il apparaît clairement aujourd'hui que la scolarisation et l'intégration des nouveaux arrivants ne peuvent être la seule affaire de l'École : des partenariats sont à développer à tous les niveaux, du local au national ; pour la délicate question des "papiers", dont la délivrance est nécessaire aux plus de 16 ans qui ne sont plus sous statut scolaire et souhaitent suivre un apprentissage, la dernière table ronde aura bien souligné comment l'action de l'Éducation nationale ne peut que dépendre dans son prolongement de la réflexion plus globale qui est menée sur le droit à la nationalité. De même, la mise en place des contrats d'aide et d'intégration (CAI) rendra nécessaire l'instauration de passerelles avec l'Éducation nationale, ne serait-ce que pour y puiser la principale ressource humaine compétente.

Au cours des quatre journées de l'université, aux onze conférences et tables rondes se sont ajoutés quinze ateliers. Il n'a pas été possible de les reproduire ici sous leur forme initiale. En revanche, en complément à la publication des Actes de la Desco, l'intégralité des problématiques et des conclusions de ces ateliers a été déposée sur le site du centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants de l'académie de Créteil (Casnav) : ( www.ac-creteil.fr/casnav). J'adresse mes remerciements les plus vifs à ceux qui ont assumé la préparation ou l'animation de ces ateliers, qui furent des temps d'échanges approfondis entre professionnels de l'École et dont les conclusions ont été quotidiennement rapportées dans le journal de l'université, permettant l'information de tous.

Extrêmement complexe la scolarisation des élèves nouveaux arrivants ? L'université d'automne l'aura souligné : les flux ne sont pas prévisibles et sont évolutifs (si ces dernières années, les nouveaux arrivants semblaient globalement plus âgés et moins bien scolarisés dans leur pays d'origine, il semblerait que cette année une évolution inverse se dessine) ; les poursuites de scolarité sont parfois rendues aléatoires par une absence de statut juridique de l'élève nouvel arrivant au regard de la loi française ; mais cette scolarisation est aussi extrêmement stimulante et satisfaisante pour les pédagogues qui y trouvent la confirmation de leur mission, telle que la circulaire du BO de mai 1997 peut la définir : former, éduquer, instruire, dans le souci des principes essentiels de la démocratie : respect d'autrui, liberté, égalité. Chaque acteur, alors présent, de l'intégration scolaire des nouveaux arrivants aura reconnu ou découvert le processus complexe de l'intégration, qui induit de la réciprocité mais rencontre aussi des résistances et des blocages (peur de l'autre, peur de la différence), et aura pu s'interroger sur la façon de devenir un véritable agent d'intégration conjuguant égalité et reconnaissance de l'altérité : cela aussi aura constitué la grandeur de cette université d'être à la fois réflexive et prospective, d'avoir permis d'impulser, de diffuser des idées et d'inciter à aller de l'avant.

L'université n'aurait pas eu la qualité organisationnelle qui fut la sienne, et à laquelle les 150 à 200 personnes quotidiennement présentes ont été très sensibles, sans les efforts redoublés de l'équipe d'organisation : chargée de communication, infographiste, technicien informaticien, et ensemble de l'équipe du Casnav (formateurs et secrétaire), démontrant, s'il en était besoin, combien la question de l'intégration des nouveaux arrivants est une priorité académique pour l'académie de Créteil. Qu'ils en soient remerciés ! Le Casnav de Créteil est aujourd'hui reconnu comme un pôle d'expertise : depuis octobre dernier, il a accompli des missions dans de nombreuses académies et d'autres seront effectuées à la rentrée 2006. Je me réjouis de cette juste reconnaissance de ses compétences acquises patiemment au cours des années passées et qui sont mises aujourd'hui au service de nos collègues chargés de l'intégration des nouveaux arrivants.

J'ai plaisir à remercier également les inspecteurs généraux qui nous ont apporté leur soutien et leur contribution, mes collègues inspecteurs d'académie qui ont aidé à la réalisation du projet et les universitaires pour le très haut niveau scientifique de leurs contributions (un remerciement particulier à Denis Bertrand, qui a assumé la responsabilité scientifique de l'université et nous a gratifiés d'un fort beau discours sur la "reconnaissance"), l'IUFM de Créteil et les éditeurs, CRDP et maisons privées, qui ont assuré l'information et la diffusion des publications, universitaires et scolaires, afférentes aux thématiques abordées. Je remercie aussi Jacques Rougeon, agrégé de lettres et chargé d'études à la direction de l'Enseignement scolaire, de sa précieuse collaboration à la mise en forme de cet ouvrage.

Pour finir, je dirai toute ma gratitude au recteur de l'académie de Créteil, Bernard Saint-Girons, qui a accepté sans hésiter la lourde responsabilité, et l'aventure, de l'organisation de l'Université, pour laquelle le ministère le sollicitait, misant sur la richesse du potentiel humain de l'académie et lui accordant ainsi sa confiance : les journées furent encadrées par ses deux discours, dont le second aura particulièrement impressionné les participants par les perspectives d'avenir qu'il a ouvertes, dans le souci fermement exprimé de maintenir à l'action institutionnelle une dimension profondément humaniste.

Créteil, le 2 mai 2005


Actes du colloque - L'intégration des nouveaux arrivants : quelle mission pour l'École ? 25-28 octobre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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